Voyage au Royaume des Anciens
Elisabeth Inandiak

Pasar Malam

Pasar Malam

 

 

Le Mont Halimun n’est pas accessible par son versant nord, celui tourné vers l’affluence et l’agitation de Jabodetabek*, l’acronyme désignant la mégalopole de 30 millions d’habitants qui regroupe Jakarta et quatre autres villes satellites. Pour se rendre sur cette montagne des mille brumes, il faut, à partir de Bogor, se frayer un passage entre le Mont Salak et le Mont Gede et descendre jusqu’au littoral méridional de Java Ouest, jusqu’à la baie de Pelabuhan Ratu, puis faire l’ascension du Halimun par son flanc sud. C’est sans doute ce relief escarpé qui a protégé pendant des siècles le « Kasepuhan », « le Royaume des Anciens ». Ses habitants se disent les descendants d’un des trois maîtres d’armes du roi sundanais Siliwangi, qui au XVIe  siècle, après avoir été vaincu par l’armée  de Banten, a fait ngahyang, l’exil dans l’invisible. Les survivants de cette débâcle se seraient regroupés autour du maître d’armes Ki Demang Haur Tangtu et auraient ainsi préservé leur système ancestral de riziculture. Même la « révolution verte » lancée massivement par Suharto dans les années 1970 n’est pas arrivée jusque là. Les rizières en terrasses du Kasepuhan n’ont pas été contaminées par les pesticides ni les engrais chimiques que l’Ordre Nouveau a imposés à tous les paysans indonésiens pendant vingt ans. Les villages de ce royaume mythique ont préservé l’adat, c’est-à-dire la loi coutumière ancestrale qui leur interdit de planter des semences hybrides standardisées et de faire commerce du riz. Selon la règle des Anciens, le riz doit être produit en autarcie, sans aucune transaction financière, si bien que les rizières sont toujours labourées par les buffles, plantées de semences locales, les épis battus et décortiqués à la main, et le riz cuit sur un brasier en terre au feu de bois.

 

*Jakarta, Bogor, Depok, Tangerang et Bekasi

 

Le gouvernement du Royaume des Anciens est situé dans le village de Ciptagelar, à plus de mille mètres d’altitude, presqu’au sommet du Mont Halimun. La route asphaltée qui monte de Pelabuhan Ratu soudain disparaît. Ne reste plus qu’un sentier de montagne en pierres que les villageois ont taillé eux-mêmes en quelques semaines à travers le Parc National. On pénètre alors dans un monde légendaire peuplé de tigres qui hantent encore, dit-on, la forêt et qui ont la particularité de se faire aussi gros qu’un buffle ou aussi petits qu’un chat tout en gardant la même longueur de queue. « Il était une fois une île gouvernée par deux déesses… » Le temps du conte devient réel à la vue de l’Océan Indien tout en bas qui jette ses vagues géantes sur les plages de Pelabuhan Ratu, pour le plus grand plaisir des surfeurs. On aperçoit aussi le fameux Samudra Beach Hotel, construit sur un rêve de Sukarno en 1966, et dont la chambre 308, peinte tout en vert, est réservée à Ratu Kidul, la redoutable déesse de la mer, qui confère aux rois de Java le pouvoir temporaire de régner sur les hommes. Et tandis que la forêt s’ouvre pour laisser les rizières grimper toujours plus haut sur la montagne, on entre dans le royaume de Dewi Sri, la déesse des rizières. À Java Centre, les paysans ont oublié que la terre est leur mère, et la rizière une femme enceinte qui a des goûts capricieux pour les feuilles de tamarin. Ils ne déposent plus ces herbes aromatiques sur les canaux d’irrigation, et dans leur maison il n’y a plus de chambre réservée à la déesse et son amant, comme le voulaient les rites de fertilité  teintés d’érotisme des grands royaumes hindous-bouddhistes puis musulmans de Mataram. Mais ici, au Royaume des Anciens, Dewi Sri, ou plus exactement Pohaci, la forme nubile de la déesse des rizières, a toujours sa chambre réservée dans chaque maison, et personne sinon la maîtresse de maison a le droit d’y pénétrer. La pièce interdite, appelée pangdaringan, est fermée par un simple rideau, mais le tabou énoncé par le droit coutumier est plus efficace qu’une porte blindée. Il y fait sombre car l’électricité y est également bannie. C’est là qu’est entreposé le riz fraîchement décortiqué aux côtés d’un miroir, d’un peigne et de produits de maquillage. Pour que Pohaci se fasse belle. Il existe une multitude de versions de sa naissance. L’une d’elle raconte qu’elle serait née d’une larme d’Antaboga, le dieu des serpents. Batara Guru, le maître des cieux, l’éleva comme sa propre fille mais s’éprit bientôt d’elle. Pohaci préféra se laisser mourir de faim plutôt que de céder aux avances de son père adoptif. La terre se referma sur son corps. Jusqu’au jour où il en sortit une créature merveilleuse ayant pour tête une noix de coco, pour bras des bambous, pour pieds du manioc, pour ventre du sagou, pour poitrine une papaye, pour vagin un palmier aren et pour nombril un grain de riz.

 

Quant à Dewi Sri, ce n’est pas une chambre qui lui est réservée mais une maison à elle toute seule: le leuit. Quand on arrive à Ciptagelar, on est saisi par la beauté archaïque de ces greniers à riz construits sur pilotis, toits de chaume, parois en bois. Ils s’alignent par dizaines au milieu de fleurs sauvages, de torrents clairs et de rizières d’un vert éblouissant. On croit tout d’abord que ce sont les maisons des villageois. Mais non, ceux-ci se font discrets, tout l’honneur est à Dewi Sri. « Sri, c’est sera en sundanais, c’est-à-dire l’équilibre. Dewi Sri est la déesse de l’équilibre entre le ciel et la terre, l’homme et la nature, le bien et le mal. Dewi Sri, c’est nous. C’est pourquoi vendre le riz, se serait nous vendre nous-mêmes », explique Aki Sukarma, responsable des rituels des greniers à riz. Une famille peut posséder jusqu’à six leuit, et le Kasepuhan en compte plus de huit milles. Deux sortes de rizières sont cultivées au Kasepuhan : les huma, rizières sèches de montagne, les plus anciennes, et les sawah, rizières inondées dont certains disent qu’elles auraient été apportées par les Japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale, et d’autres par un paysan fou dingue, qui serait tombé une nuit dans un trou d’eau avec une gerbe de riz, il y a trois siècles de cela. « Pour les semis, les grains ne sont pas  plantés un à un, isolés les uns des autres. Non. On utilise les gerbes lourdes de grains, on les allonge doucement les unes à la suite des autres, et deux mois après, on recueille les pousses vertes dont elles ont accouchées naturellement et on les plante en accord avec le mouvement des étoiles dans le ciel », raconte Aki Sukarma.

 

Le centre du village est occupé par l’Ima Gede  une très vaste maison communautaire, construite elle aussi tout en bois, en bambou et en chaume. C’est là que chaque soir de pleine lune, les femmes préparent les gâteaux de riz rituels sur des feux de bois dans l’immense cuisine où se réunissent aussi les homes qui arrivent parfois de lointains hameaux à pied pour échanger des nouvelles et des semences de riz, parmi les cent soixante espèces que comptent le Kasepuhan. C’est aussi là qu’habitent le chef du droit coutumier, Abah Agi, un tout jeune homme, qui a succédé à son père mort en 2007, et sa femme, qu’on appelle « la Reine », bien qu’elle soit vêtue comme toutes les autres femmes du Kasepuhan d’un kain  et qu’elle participe à égalité aux tâches de la cuisine. Même s’il est électrifié et qu’il possède une télévision communautaire qui diffuse en continu les rituels filmés lors des semences et des moissons, le village de Ciptagelar semble très ancien. Or il a été construit en 2001, lorsque le père de l’actuel chef du droit coutumier, Abah Anom, a reçu un hijrah wangsi, l’ordre des ancêtres de déplacer le centre du royaume.

 

Le vieux maître de l’angklung, ces orgues de bambous qui accompagnent ici toutes les fêtes rythmant la croissance du riz, témoigne avoir dans sa longue vie déjà changé cinq fois de lieu. Il appartient au Baris Kolot, le cabinet « ministériel » qui seul se déplace avec le chef du droit coutumier. Les quelques 20.000 autres sujets du royaume, eux, demeurent dans leurs villages. « C’est une manière de déployer l’histoire et le destin du Kasepuhan, de marquer notre territoire qui s’étendait autrefois du sud de Bogor à Sukabumi et pour déstabiliser jadis les envahisseurs. Mais aujourd’hui c’est aussi pour ne pas nous scléroser et nous corrompre, pour nous éloigner de l’agitation de la ville qui gagne de plus en plus de terrain. »

 

Le gouvernement du royaume des Anciens est aujourd’hui presque au sommet du Mont Halimun. Il ne peut plus monter plus haut. Abah Agi et ses ministres ne semblent pas inquiets. Leur village s’ouvre au monde, accueille de plus en plus d’étudiants et de chercheurs en agronomie nostalgiques d’un  temps où les déesses gouvernaient encore la terre et la mer en accord avec le mouvement des étoiles. D’ailleurs, Ciptagelar signifie « ouverture ». Les visiteurs participent aux longues veillés dans l’Ima Gede, dans la chaleur et la fumée des feux de bois qui cuisent inlassablement le riz, tandis que dehors, le brouillard froid efface le monde. Seules deux lueurs rouges brillent dans cette brume épaisse, sous deux petits pavillons. Ce sont les deux feux sacrés que les hommes du royaume gardent jour et nuit en alternance pour que jamais ils ne s’éteignent. On raconte qu’en octobre 2010, tous les gardiens du feu sont partis travailler dans les mines d’or sauvages à douze heures de marche de là. Ne pouvant vendre leur riz, ils se vendent aux entrailles de la terre pour gagner de quoi s’acheter une moto, et parfois y laissent leur vie dans l’éboulement d’un tunnel. Cette nuit-là, l’un des feux s’est éteint et serait parti sur le volcan Merapi, à Java Centre, provoquant la terrible éruption. Abah Agi a sévèrement réprimandé les gardiens du feu et leur a rappelé que le Royaume des Anciens était un des quarante derniers lieux de la terre qui veillait à l’équilibre des forces telluriques…

 

GUIDE PRATIQUE – CIPTAGELAR

Adresse : Kasepuhan Ciptagelar – Desa Sirna Resmi – Kecamatan

Cisolok – Kabupaten Sukami (à 100 km).

 

Une visite à Ciptabelar est un long voyage. Elle ne peut se faire en une journée. Il faut prévoir de rester dormir sur place. Les visiteurs sont accueillis dans des chambres sommaires de l’Ima Gede. Parfois, si les chambres sont pleines, on dort dans la grande salle commune, sur des nattes. Apporter son sac de couchage. Il fait froid la nuit, car on est en montagne. Le prix de l’hébergement et des repas pris en commun n’est pas fixé. Faire une donation d’un minimum de Rp 150.000/jour. Le village étant assez isolé, vous pouvez aussi apporter quelques provisions ou friandises pour la communauté: pas de riz ni de café, ils en cultivent.

 

LE MEILLEUR MOMENT POUR S’Y RENDRE:

Chaque mois au moment de la pleine lune. Arriver un jour ou deux avant pour voir les préparatifs. La nuit de la pleine lune, danse, angklung, wayang golek… Ou au mois d’août, pour la grande fête après les moissons: Seren Taun.

 

TENUE VESTIMENTAIRE RECOMMANDEE:

 

• pour les femmes un kain batik, s’il fait froid, le nouer par-dessus le pantalon

 

• pour les hommes, un ikat kepala.

 

AVANT DE PARTIR POUR CIPTAGELAR:

Contacter la personne en charge des « relations extérieures »: Yoyo Yogasmana (Tél: +62 87886622563), un artiste contemporain, originaire de cette région, qui a choisi de revenir vivre parmi ses ancêtres avec sa femme de Solo. Tous deux parlent parfaitement anglais. Il enverra un jeune de Ciptagelar vous chercher, soit en jeep, soit en moto. Coût de la Jeep: environ Rp 500.000 l’aller. Coût de la moto : Rp 150.000 l’aller. Environ une heure et demie de route de Pelabuhan Ratu à Ciptagelar, le dernier segment d’une quinzaine de kilomètres étant un sentier de pierres carrossable uniquement en jeep ou en moto (avoir un bon sens de l’équilibre et un dos solide à l’arrière de la moto).

 

POUR SE RENDRE A CIPTAGELAR DE JAKARTA:

Cela peut prendre entre 8 et 12 heures de route. Éviter le week-end car la route est très fréquentée par les citadins qui se ruent vers Puncak ou vers Pelabuhan Ratu.

 

JAKARTA-BOGOR:

On peut couper le voyage en passant une nuit à Bogor, l’occasion de visiter le jardin botanique.

 

BOGOR-PELABUHAN RATU:

Eviter le week-end, mais aussi les heures d’entrée et de sortie d’usine, car la route traverse des zones industrielles complètement embouteillées lorsque les milliers d’ouvriers entrent ou sortent des usines. Sachant qu’ils font les trois-huit, il est difficile de trouver un créneau « vide ». Donc patience. Rêver du Royaume des Anciens au milieu des embouteillages.

 

PELABUHAN RATU:

On peut s’y arrêter pour déjeuner en bord de mer, dans un des nombreux restaurants de poissons. En semaine, c’est très calme et très agréable. Et y dormir à l’aller ou au retour, pour profiter de l’océan splendide et de cette ambiance assez magique liée à Ratu Kidul. Dormir si l’on veut dans le mythique Samudra Beach Hotel.

 

Paru dans Le Banian, n° 19, Soi et autrui. Les étrangers d’Indonésie,  Paris, juin 2015, Association Pasar Malam.




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *