Pollution sur les plages de Bali

Indonésie : L’industrie touristique plus rentable que durable

Pollution sur les plages de Bali

Pollution sur les plages de Bali – Photo © Shutterstock

A l’heure du tourisme durable et responsable, l’Indonésie, avec presque 10 millions de visiteurs par an (dont 200 000 français en 2014), peine à trouver l’équilibre entre rentabilité et durabilité.

Afin d’en savoir un peu plus sur les dessous de cette industrie, nous avons rencontré Irfan et Asep, deux membres actifs de l’organisation « Pencinta Alam » (Les amoureux de la Nature), qui tous deux travaillent (ou ont travaillé) dans le secteur du tourisme.

Irfan, qui a fait ses premières randonnées alors qu’il fréquentait encore les bancs de l’école primaire, est membre actif de l’organisation Pecinta Alam depuis ses années de lycéen. Ses activités au sein de l’organisation l’ont progressivement et naturellement amené au métier de guide, et plus généralement au tourisme. Il gère aujourd’hui une maison d’hôtes et une agence de voyages spécialiste de Java. Il est également membre volontaire des secouristes (Search and Rescue) de Yogyakarta, et est l’un des neuf secouristes ayant participé à l’évacuation du corps du célèbre gardien du volcan Mbah Maridjan, lors de la dernière éruption du volcan Merapi en 2010. Asep est également secouriste volontaire. A la suite du gros tremblement de terre qui a secoué la ville de Yogyakarta en 2006, faisant plus de 6000 victimes, il participe à la reconstruction du village de Bebekan, au Sud de Yogyakarta, détruit à 90 %, et il devient coordinateur du programme d’écotourisme qui suivra la reconstruction. A la suite de l’éruption du Merapi, il coordonne sur le terrain la construction du nouveau village de Kinahrejo, à quelques kilomètres en amont du village initial entièrement détruit par l’éruption, et participe là encore à la réflexion sur la mise en place d’activités touristiques. En 2016, il est membre de l’équipe de recherche et développement de la branche de l’organisation Pencinta Alam dépendant de la faculté de Sciences Politiques de l’Université UGM, et coordinateur d’un projet de recherche visant à identifier les acteurs du tourisme dans la région du Merapi.

Qu’est-ce que le tourisme durable ?

Si l’on s’en tient à la définition proposée par l’UNTWO, l’Organisation Mondiale du Tourisme, le tourisme durable serait un « tourisme qui tient  pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux, et environnementaux  actuels et futurs, répondant aux besoins des visiteurs, de l’industrie, de l’environnement et des communautés d’accueil ». Le tourisme durable ainsi défini a donc différentes composantes, bien distinctes, bien qu’intimement liées : pour être durable, le tourisme doit tout d’abord « faire un usage optimal des ressources environnementales », et « aider à la conservation du patrimoine naturel et de la biodiversité ».

Une définition que synthétise Irfan, avec ses propres termes : « Toute activité a forcément des côtés positifs et des côtés négatifs. La question est de savoir comment pouvons-nous essayer de réduire au maximum ces impacts négatifs. »

Dans un pays où la demande pour le tourisme s’accroit de manière exponentielle, et où les visiteurs internationaux mais également locaux sont de plus en plus nombreux, Irfan et Asep s’accordent à dire que l’un des effets les plus marquants de l’arrivée du tourisme est le risque de déstabilisation de l’équilibre social.

 

Le tourisme : secteur à l’origine de transformations sociales

Travailleurs du Kawah Ijen

Travailleurs du Kawah Ijen – Photo © Shutterstock

Dans de nombreuses communautés locales, l’arrivée du tourisme, en modifiant le système économique a également contribué à faire lentement mais sûrement changer les mentalités. Irfan nous cite l’exemple des camps de base, servant de point de départ pour l’ascension des volcans. Lorsqu’Irfan était encore adolescent, mais déjà membre de l’association Pencinta Alam de son lycée, les habitants des derniers villages offraient l’hospitalité aux voyageurs de passage. Pour eux, le randonneur était un hôte, un ami qui déjeunait à leur table et dormait sous leur toit. Mais avec le temps, le nombre de visiteurs allant toujours croissant, les villageois ont peu à peu assimilé l’arrivée des touristes comme une arrivée potentielle d’argent.

Exemple incarnant parfaitement cette adaptation à cette nouvelle réalité : de nombreux habitants de ces villages se proposent aujourd’hui de garer et garder les voitures ou les motos des touristes, moyennant rémunération. Le volcan Ijen est un autre cas illustrant l’implantation de l’industrie du tourisme dans le paysage économique et social. De nombreux mineurs s’improvisent guide pour les touristes, et ce qui était une activité secondaire finit par devenir pour nombre d’entre eux leur activité principale.

Pour Asep, cette évolution est parfaitement normale, et même souhaitable afin que les communautés locales ne soient pas de simples spectateurs d’un phénomène dont elles n’ont pas forcément le contrôle. Ce faisant, les habitants deviennent acteurs et tirent profit de l’activité touristique. Cependant, si l’ouverture au tourisme est trop rapide, Asep met en garde sur le risque réel de déstabilisation de l’équilibre social des communautés d’accueil.

Pour en revenir à l’exemple du Kawah Ijen, l’entrée en scène de l’industrie touristique ne va pas sans créer frustrations et jalousies. Les mineurs qui ne savent pas parler anglais par exemple peuvent se sentir exclus de cette source de profit et dans le même temps, les anciens mineurs brillamment reconvertis peuvent souffrir des relations avec leurs camarades « qui ne sont plus harmonieuses ».

Le programme d’écotourisme mené dans le village de Bebekan butait lui aussi sur des difficultés du même ordre : si certains villageois, à l’instar du créateur de masques traditionnels, tiraient un profit direct de leurs savoir-faire, d’autres pouvaient ressentir de la frustration à ne pas avoir de telles capacités. Ainsi, même lorsque l’activité touristique génère des bénéfices pour les populations locales, le revers de la médaille est parfois plus sombre en ce qui concerne les effets de compétition générés par cette nouvelle source de profit.

Ces effets du tourisme sur le système social, bien que réels, sont cependant les plus difficiles à percevoir de l’extérieur, en tant que touriste, mais également en tant que tour opérateur ou agence de voyage. Ils sont ainsi ceux sur qui les acteurs du tourisme ont le moins de prise.

 

Les enjeux écologiques du tourisme durable :

Temple de Prambanan, Yogyakarta

Temple de Prambanan, Yogyakarta – Photo © Shutterstock

 

Les effets négatifs du tourisme sur l’environnement, eux,  sont au contraire ceux qui sont le plus visibles. En Indonésie, les exemples de sites naturels menacés par le tourisme ne manquent pas.

Certains sites comme les temples de Borobudur et Prambanan sont classés Patrimoine Mondial de l’UNESCO, et sont donc strictement régulés. Le taux de visiteurs y est limité en fonction de la capacité maximale, et de nombreuses mesures de préservation de la faune de la flore et du patrimoine historique des sites concernés y sont appliquées.

Mais en dehors de ces sites exceptionnels, la situation sur le terrain dépend directement des gouvernements locaux, pour qui le tourisme est souvent perçu comme une source de financement de premier ordre. La gestion du site, et la durabilité de l’activité touristique mise en place est alors fortement corrélée à la vision des gouvernements locaux, que ce soit à l’échelle du village ou de la région.

La grotte Gua Pindul, située à deux heures de Yogyakarta,  qui est aujourd’hui l’un des lieux de prédilection des visiteurs de la région, n’est qu’un des nombreux sites naturels menacés par le tourisme : si au départ, le tourisme y était perçu de manière positive, des voix commencent à se faire entendre et dénoncent le trop plein de visiteurs, en particulier lors des vacances nationales, et les longs week-ends. Irfan nous explique que les jours de grande affluence, plus de mille personnes peuvent visiter la grotte. En plus du problème de sécurité causé par la surcapacité, le confort des voyageurs s’en trouve évidemment amoindri. Et bien entendu, la faune, la flore, et tout l’écosystème des environs de la grotte sont également menacés par cette arrivée massive de touristes.

Les sites situés dans un parc naturel ne sont pas non plus à l’abri des dérives du tourisme. Pour les responsables des parcs, la conservation et la préservation de l’écosystème du site s’avère souvent être un casse-tête : si en théorie, les parcs nationaux sont gérés par une autorité spécifique, dans les faits, ils sont implantés sur une ou plusieurs régions administratives, qui espèrent chacune tirer profit des flux de visiteurs. La marge de manœuvre des responsables du parc en matière de conservation butte ainsi souvent sur la volonté des politiques d’attirer le plus de touristes possibles. Conséquence du nombre élevé de visiteurs, et de leur manque de sensibilisation aux enjeux de la préservation de l’environnement, de nombreux sentiers de randonnées, mêmes à des milliers de mètres d’altitude, sont jonchés de déchets plastiques. C’est le cas par exemple du chemin de randonnée menant au Mont Rinjani à Lombok, pourtant réputé comme l’une des merveilles naturelles de l’Indonésie.

Mais les autorités locales ne sont pas les seules à vouloir tirer leur épingle du jeu touristique. La forte demande de visiteurs et le manque de régulations, ou tout du moins, la difficulté de les appliquer sur le terrain, a eu pour conséquence la floraison de nombreux agents, qui, voyant dans le tourisme une activité rentable, n’hésitent pas à court-circuiter l’autorité du Parc Naturel. Irfan et Asep nous citent l’exemple du volcan Merapi, situé dans une zone préservée. En théorie, toutes les personnes qui entament l’ascension du volcan doivent s’enregistrer et payer une redevance au Parc Naturel. Dans la réalité, nombres de touristes étrangers passent par des agences ou des intermédiaires peu scrupuleux qui empochent l’argent sans le redistribuer au parc.

La volonté des communautés locales jouent également un rôle important : même lorsque les régulations existent, il s’avère très difficile pour les décideurs locaux de les faire appliquer lorsqu’elles vont à l’encontre de la volonté des populations. Irfan reprend l’exemple du Merapi : à la suite de la dernière éruption, une zone rouge de plusieurs kilomètres autour du cratère a été interdite par le gouvernement à toute construction permanente. Pourtant, avec le temps, les constructions en dur se sont multipliées dans cette zone, qu’il s’agisse de petits restaurants ou d’auberges à destination des visiteurs. Les communautés locales tirant profit du tourisme, les règles ministérielles deviennent ainsi difficiles à mettre en place sur le terrain.

L’industrie du tourisme en Indonésie s’avère être une manne dont chacun à son niveau tente bien légitimement de recueillir les fruits. Quels que soient les acteurs, la rentabilité financière est souvent privilégiée, et menace souvent la durabilité et l’équilibre environnemental des sites.

 

Une implication nécessaire des acteurs du tourisme durable…

 

Mont Rinjani - Photo © Shutterstock

Mont Rinjani – Photo © Shutterstock

Dans ce contexte, les professionnels du tourisme souhaitant s’impliquer de manière volontaire pour un tourisme durable doivent souvent prendre des initiatives et se heurtent parfois à des difficultés. C’est le cas par exemple de l’agence de voyage Azimuth Adventure Travel, spécialiste francophone des activités nature en Indonésie depuis plus de 15 ans. Dominique Clarisse, co-fondateur de l’agence nous a fait part de leur tentative de collaboration, il y a quelques années de cela,  avec les responsables des parcs naturels Bromo- Tengger- Semeru (Java Est), et ceux du parc Rinjani (Lombok). « L’idée était d’installer  un système de caution demandée à chaque visiteur. Et la condition pour récupérer sa caution était que chaque visiteur ramène ses propres détritus (collectés par exemple dans un sac délivré à cet effet) ». Si l’idée de départ semblait intéressante, ils ont malheureusement vite compris que l’application sur le terrain s’avérerait très difficile, et que le principe de caution pouvait être « corrompu ». Il arrivait en effet très fréquemment qu’au moment de rembourser la caution, il n’y ait pas assez d’espèce, ou pas l’appoint, et que les visiteurs ne récupèrent pas leur argent.

Au final, les acteurs du tourisme qui souhaitent s’inscrire dans une démarche de tourisme durable doivent souvent trouver des solutions par eux-mêmes. Pour Irfan, l’une des missions clé des acteurs touristiques serait justement la transmission de leurs savoirs sur l’environnement, la sensibilisation des visiteurs à la préservation des sites naturels, et les comportements à adopter et à éviter afin que l’activité touristique ait le moins d’impact possible sur les lieux visités. Cette sensibilisation serait selon lui particulièrement nécessaire pour les touristes locaux, qui sont d’une manière générale encore peu sensibilisés aux enjeux de la préservation de l’environnement, contrairement aux touristes européens, par exemple, pour qui le concept de durabilité est d’avantage ancré dans les façons de penser.

Mais pour les touristes qui souhaitent voyager durable, difficile de s’y retrouver dans la foultitude d’agences et de tour-operateur sur le marché. Seule une poignée d’agences de voyage peuvent, à l’instar d’Azimuth, se prévaloir d’un label certifiant leur démarche « tourisme responsable ». Mais ces certifications sont alors des labels étrangers (ATR (Agir pour un Tourisme Responsable), label français dans le cas d’Azimuth).

La création d’un label et d’une certification nationale pourrait être, à l’échelle de l’Indonésie, une façon de faire avancer le tourisme responsable, et de soutenir les acteurs qui œuvrent pour faire rimer tourisme avec durabilité.

Article rédigé par Lisa C.




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