couverture exposition VIvien Poly

Rencontre avec le photographe et street-artiste Vivien Poly

Installé en Indonésie depuis à peine plus d’un an, le photographe Vivien Poly est déjà devenu une figure de la scène street-art de Jogjakarta. Il présentera à partir du 5 mars une sélection de 20 portraits rapprochés lors de l’exposition “I will survive, in Java”, qui se tiendra à cheval sur deux lieux : le restaurant français “Mediterranea[1]”, et la boutique “Antiquités Gallery”, situés respectivement au 24A et au 47A jalan Tirtodipuran, dans le sud de Jogjakarta.

 

Retour sur un parcours aussi riche qu’inattendu.

 

Oeuvre 1 Vivien Poly

Préparation de l’exposition « I will survive, in Java »

 

En 1997, le bac en poche, Vivien se lance dans une classe préparatoire HEC, au terme de laquelle il poursuivra avec des études de commerce. Pourtant, il sent très vite qu’il n’est pas destiné à travailler dans une grande entreprise. Loin des codes de l’école de commerce, préférant les Santiags aux Weston, il s’investit à fond dans sa passion de l’époque : la musique.  Alors que la plupart des autres étudiants sont partis en stage à l’étranger, il profite de son année en entreprise pour  monter son groupe de musique avec deux acolytes de Sup de Co, et deux jeunes musiciens Montpelliérains. Une journée au studio, et le groupe sort une maquette de CD, entre jazz et funk. S’étant débrouillés pour faire du lancement du groupe leur projet professionnel, ils obtiennent un coach payé par l’école. Evoquant ce passé, Vivien la joue modeste et c’est plein d’autodérision qu’il se souvient de leurs “tableaux Excel complètement farfelus”, leur “projet professionnel qui n’a aucun sens” et leur précaire statut d’association loi 1901. Et pourtant,  la mayonnaise va prendre très vite. Ils font la tournée des festivals de jazz, le CD est bientôt disponible à la Fnac, et restera même pendant deux semaines numéro 1 des disques vendus en dépôt-ventes à la Fnac Champs-Elysées.

 

Oeuvre 2 Vivien Poly

« La fille de Grand Chef »

 

Mais la remise des diplômes arrive,  le groupe s’éparpille, les priorités changent. Vivien sent que la musique restera pour lui plus un passe-temps qu’un vrai métier.  Lassé de la guitare, il monte à Paris et devient agent-booker pour des musiciens de jazz. Enchainant les petits boulots, il rencontre “tous les mecs du jazz à Paris” et s’envole jusqu’à New-York d’où il revient avec un contrat d’enregistrement d’un morceau de jazz pour la compositrice avec qui il travaille. Re-New York, enregistrement de la chanson avec les musiciens locaux. Des salles de concert aux studios, Vivien documente tout, et sa caméra devient sa plus fidèle compagne.

Puis arrive le “vrai boulot”, plus stable, mieux payé, lorsque Vivien devient chargé de production pour Antoine Hervé, grand pianiste français. Le côté “cross-over”, le mélange des genres, les projets à la croisée du jazz, de la musique classique et de la musique contemporaine, Vivien adore. Il nous raconte avec les yeux d’un gosse émerveillé sa première mission avec le pianiste, et comment ils se retrouvèrent dans un théâtre en Bretagne pour un enregistrement mêlant entre autres un quatuor à corde et “les pontes de la cornemuse”.

 

Oeuvre 3 Vivien Poly

Exposition” 1+1 is 3” en collaboration avec Isrol Medialegal  à Kebun BIBI

 

Le temps passe, et après avoir longtemps travaillé pour les autres, le moment semble venu pour Vivien de se recentrer sur un projet à lui. C’est à ce moment-là qu’un ami producteur lui parle d’un projet de documentaires de voyages réalisés par des amateurs. Connaissant le personnage, l’ami en question suggère à Vivien d’orienter le film autour de la nourriture… Voilà une mission taillée pour lui! C’est ainsi qu’il se retrouve à arpenter la Chine avec sa caméra pour seule compagnie, et ses papilles pour seule boussole. 4000 kilomètres plus tard, il obtient enfin assez de rushes pour commencer le montage de 4 épisodes qui seront diffusés sur les chaines VOYAGE et FRANCE Ô. Piqué par la mouche du voyage, après la Chine, Vivien, toujours caméra au poing, s’attaque à l’Afrique dans la série documentaire « Food Trip & Rock’n’Roll » produite par Bonne Pioche. Dans toutes ses péripéties, la nourriture n’est pour lui “qu’un prétexte”. Ce qui l’intéresse, ce sont les gens. Ce qu’ils ont dans leurs assiettes n’est qu’une excuse pour aller discuter avec eux, et tenter de mieux comprendre leur vie.

Mais Vivien n’est pas aussi à l’aise en Afrique qu’il ne l’était en Chine. Ayant passé son adolescence à Hong-Kong où il était scolarisé au lycée français, il avait l’impression en sillonnant la Chine “de retourner au pays”. L’Afrique est autrement plus déroutante.

Et puis, il sent qu’il a “fait le tour de l’outil vidéo”. Arrive alors 2013,  année charnière s’il en est pour Vivien qui s’offre son premier appareil photo. C’est le déclic. Plus instantané, moins contraignant que la vidéo, Vivien “tombe dingue” de la photo. Six mois plus tard, un autre évènement va bouleverser sa vie : Adam, son premier enfant, pointe le bout de son nez. Le petit Adam a tout juste un an et demi quand Vivien et sa compagne Alexandra, alors installés à Paris, partent en voyage en Indonésie, “à la cool”, sac sur le dos et poussette devant.

 

Oeuvre 4 Vivien Poly

Vivien Poly en train de réaliser un collage

 

Ils passent trois jours à Jogjakarta, dans un homestay tenu par des street-artistes. Ils se sentent bien dans cette ville-campagne dont le côté artistique est palpable à chaque coin de rue. Premier soir à Jogja, première occasion pour Vivien d’expérimenter ce qu’il rêvait de faire en Asie: le collage urbain, une technique de collage photographique sur les murs, à partir de photos imprimées à moindre coût en mode photocopie.

 

Quelques semaines plus tard, à leur retour en France, Vivien travaille sur ce qu’il considère comme  ses premières véritables photos. Alexandra vient d’arrêter de travailler, et lui est photographe indépendant. Fatigués de la vie de la capitale, ils ont un furieux besoin d’ailleurs, et une idée commence à germer… Pourquoi ne s’installeraient-ils pas à Jogja? Ils murissent cette réflexion pendant un an puis reviennent à Jogja début 2016 pour s’y installer.

 

Vivien renoue le contact avec les communautés street-art. Puis un jour, un ami artiste, Anagard[2], l’appelle pour lui proposer de participer à un évenement organisé dans un quartier au bord du fleuve Kali Code. Le thème? Le plastique. Après une opération symbolique de nettoyage des rives, une poignée de street-artistes réaliseront un mural collectivement.  L’occasion est trop belle. Deux jours plus tard, Vivien faisait son premier collage sous son bientôt célèbre nom d’artiste : Plastic Overdose. Une immense photo noir et blanc de 4 mètres sur 3 représentant deux personnes avec un sac plastique sur la tête. Vivien savait en arrivant à Jogja qu’il voulait y faire du street-art, mais “quitte à faire des collages, autant que cela serve à quelque chose”. Marqué par le tsunami de plastiques qui envahit la ville, il décide d’en faire son combat.

 

Oeuvre 5 Vivien Poly

Old man from kali Code – Collage Sauvage

 

La magie des réseaux sociaux opère très vite : “ici, ce qui est génial, c’est que tu fais deux ou trois choses, tu lèves le petit doigt, et les autres artistes voient tout de suite ce que tu as fait, et ils t’invitent”. Vivien commence à collaborer avec d’autres communautés, et multiplie les projets. On lui propose de venir coller ou exposer ses photos dans des homestays, des restaurants, des espaces culturels.

 

Il initie également quelques workshops, dont l’un à Geneng Street Art Galeri, qui organise notamment le Geneng Street Art Festival[3]. Après avoir nettoyé les alentours des sacs plastiques environnants, Vivien a invité la vingtaine de participants à poser dans des mises en scènes surréalistes et absurdes; sacs plastiques sur la tête, l’ambiance est ludique et décontractée. Vivien veut sensibiliser, mais il le fait sans leçon de morale et sans grand discours. Toujours par l’humour, en privilégiant la créativité et surtout en évitant la culpabilisation.

 

Parmi ses projets, celui de développer une communauté qui réfléchirait à des solutions concrètes aux problèmes posés par les sacs plastiques à Jogjakarta. La théorie ne l’intéresse pas, il préfère les actions de terrain. Plutôt que de rester dans le monde cloisonné des galeries d’art, il imagine une communauté qui s’inscrirait dans la vie quotidienne d’un village, qui aurait, comme par exemple le centre culturel Sesama[4], “l’intelligence de s’inscrire dans le quartier”.

 

Plastic Overdose n’est pourtant qu’une des facettes du travail de Vivien. Les tirages photos qu’il expose en galerie, pour la plupart des portraits rapprochés, Vivien les signe de son vrai nom : Vivien Poly. C’est un tout autre travail. Une exposition photo demande du temps pour trouver la photo avec l’émotion juste, sélectionner celles qui correspondent au lieu dans lequel elles seront exposées et réfléchir au sens qu’il veut leur donner. Cela demande aussi une certaine prise de recul sur son travail pour pouvoir formaliser ses idées par écrit.

 

Oeuvre 6 Vivien Poly

“La fille au bord de l’eau”.  Collage sauvage dans une galerie abandonnée à Kasongan

 

Tout le contraire des collages dans la rue, qui offrent une liberté et une spontanéité  totales, que l’on ne peut se permettre en galerie. Pourtant, loin d’entrer en opposition, ces deux facettes du métier sont totalement complémentaires et se nourrissent mutuellement. Avec Vivien, les tirages photos les plus travaillés finissent souvent collés sur un mur, et les collages se retrouvent à leur tour mis en scènes et photographiés, comme cette petite fille en noir et blanc collée sur le mur d’une maison qui se reflète dans la flaque d’eau au sol. Pas de frontière figée, donc, mais un va-et-vient continu, tel un jeu de miroirs qui renvoient indéfiniment en la modifiant l’image originale.

 

Plastic Overdose dans la rue, et Viven Poly en galerie, donc? Pas si simple. Il y a aussi les collages qu’il fait, mais qu’il ne signe pas, et qui finalement sont peut-être ceux qui en disent le plus sur lui : alors que nombre d’artistes des rues étalent en gros leur nom de scène, parfois même pour n’écrire que lui, il arrive à Vivien de ne pas signer ses œuvres. Comme ce fut le cas pour le collage de cette petite fille, pourtant l’un de ses préférés. C’est que pour Vivien, “le nom, ce n’est pas ce qu’il y a de plus important. Ce qui est important, c’est la photo, c’est l’œuvre. J’espère que la photo peut parler d’elle-même.”

 

Marchant depuis toujours hors des sentiers battus, il semble bien que Vivien ait trouvé sa voie. S’il a eu plusieurs vies avant la photo, ce sont toutes ses expériences qui l’y ont conduit,  doucement mais surement. Et finalement, c’est peut-être via la photographie que Vivien arrive le mieux à s’effacer pour faire ce qui l’anime: aller à la rencontre des autres, et tenter de les comprendre.

 

 

Pour en savoir plus sur le travail de Vivien Poly :

 

https://www.artphotolimited.com/galerie-photo/vivien-poly

ou

https://web.facebook.com/vivien.poly

 

Quelques vidéos des oeuvres street-art de Vivien :

 

Projet de collaboration avec Isrol Medialegal à Kebun BIBI : https://youtu.be/pI4_DWCMeW8

 

Avec Alex aka « Sainte Opportune » à Jokja Apparel :  https://youtu.be/1oRzd6JdXMs

 

COLLABORATION « Voice of Wall » avec divers street artistes de Jogja (sur instagram)

Profil Instagram officiel

 

[1] Pour plus d’information : http://www.restobykamil.com/

[2] Pour en savoir plus sur le travail d’Anagard : https://web.facebook.com/Anagard-Street-Art-680137488738103/

[3] Pour en savoir plus sur le Geneng Street Art Project : https://www.facebook.com/Geneng-Street-Art-Project-513199322130979/

[4] Pour en savoir plus sur Sesama : https://web.facebook.com/Sesama




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *