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Indonésie : A la recherche d’une identité nationale  

      Le rôle des médias dans le débat autour de la loi anti-pornographie de 2008

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Le rejet des grands partis traditionnels en France lors du premier tour de l’élection présidentielle a bien souligné la volonté de changements émanant de la société. Les votes extrêmes, autant à droite qu’à gauche, n’ont jamais, dans toute l’histoire de la Vème République, obtenus d’aussi bons scores. Le débat autour des programmes des candidats, radicalement différents, parfois totalement opposés, et la percée du Front National, ont contribué, et ce quel que soit le résultat final, à questionner en profondeur l’identité d’une République qui semble à bout de souffle.

 

Dans un monde globalisé, l’émergence des nationalismes exacerbés s’observe un peu partout sur la planète. Si les situations géopolitiques sont en tous points différents, les discours des nationalistes radicaux d’où qu’ils viennent sont pourtant troublants de similitudes. Immigrants pour les uns, Occident pour les autres, la construction d’un ennemi mettant en péril la nation semble être la matrice sur laquelle sont calqués tous les discours nationalistes. L’Indonésie, quatrième pays du monde en termes de population, premier pays du monde en termes de population musulmane, et l’unique pays d’Asie du Sud-Est réellement démocratique, ne fait pas exception à la règle. Si l’identité nationale indonésienne vient d’être récemment questionnée avec l’affaire Ahok, un autre débat, 8 ans plus tôt, avait déjà contribué à faire entendre la voix des nationalistes les plus radicaux.

 

En 2006, Ronja Eberle effectuait un voyage en Indonésie quand éclata une polémique autour de la chanteuse de dangdut Inul Daratista. Sa façon de s’habiller et sa façon de danser (et en particulier son célèbre mouvement de hanches), jugés « indécents », furent vivement critiqués par divers groupes musulmans radicaux, qui demandèrent la création d’une loi contrôlant la pornographie.

 

C’est également ce moment que choisit le magazine (autrement plus) pornographique PlayBoy pour tenter de s’exporter en Indonésie, jetant ainsi de l’huile sur un débat déjà brûlant. Si des discussions autour de la création d’une loi  régulant la pornographie avaient déjà cours auparavant, ces deux affaires ont contribué à projeter le débat dans la sphère publique, devenant dès lors l’un des thèmes favoris des médias indonésiens. Un débat enragé s’engage alors autour de la possibilité de proclamation d’une loi anti-pornographie, qui oppose les pros (favorables à une régulation de la pornographie) et les contres (qui doutent du bien-fondé et de l’efficacité d’une régulation). Des centaines de milliers d’Indonésiens manifestèrent, certains pour exprimer leur soutien à la création de cette loi, les autres pour dénoncer le projet. En 2008, seront finalement décrétées les lois anti-pornographie, après deux ans de controverses et de polémiques.

 

 

Aujourd’hui doctorante et professeur de sciences politiques à l’université Atma Jaya de Yogyakarta, Ronja Eberle s’intéresse à la façon dont les médias indonésiens ont traité le débat qui a précédé le décret, à travers une analyse des publications de quatre grands quotidiens nationaux: Kompas, The Jakarta Post, Republika, et Tempo, corrélée à une recherche ethnographique basée sur des entretiens. Son intérêt pour ce sujet vient du fait qu’elle considère que ce débat a contribué, plus qu’aucun autre lors de cette dernière décennie, à questionner, redéfinir, et remettre en question l’identité même de la jeune République.

 

Lors de notre entretien, la chercheuse expliqua que le débat autour de la régulation de la pornographie est longtemps resté éclairé par deux grands points de vue : celui des mouvements féministes d’une part, qui considéraient la pornographie comme une forme d’exploitation des femmes, en mettant l’accent sur tout le processus de production des films pornographiques. Les féministes insistaient sur les conditions de travail et de vie précaires des femmes exploitées pour la production de films en Indonésie. Dans cette perspective, tout l’enjeu d’une régulation de la pornographie visait à protéger les femmes, qui en étaient les premières victimes.

 

Cependant, cette perspective a progressivement été de moins en moins entendue, le débat étant de plus en plus monopolisé par des groupes musulmans radicaux moralistes. Si en théorie ces groupes dénoncent eux aussi à travers la pornographie l’exploitation des femmes, pour Ronja, cela reste au stade de la rhétorique, dans la mesure où ceux-là ne proposent aucune analyse en profondeur de la situation économique, et n’ouvrent aucune discussion pour chercher des solutions aux problèmes de fond : à qui profite la mafia du sexe en Indonésie, comment réduire la pauvreté…

 

Toutes ces questions sous-jacentes ne sont que rarement prises en compte et les groupes moralistes en restent à une attitude de condamnation dont les premières victimes sont les femmes. La condamnation d’Inul Daratista par différentes organisations politiques pour sa façon de danser considérée comme « immorale », « non-indonésienne », et qualifiée « d’action pornographique » montra clairement dès le début de la polémique, qu’une régulation, selon la perspective des groupes extrémistes, ne viserait pas uniquement le matériel pornographique, comme les vidéos ou les magazines pornographiques, mais également le code vestimentaire et les mouvements des femmes.

 

De ce point de vue, selon Ronja, la condamnation de la pornographie en reste au niveau moral, la moralité étant prise, pour les groupes les plus radicaux, à travers le prisme de la sexualité, avec un bien moindre égard pour d’autres problématiques, telle que la corruption par exemple. Selon leur point de vue, la pornographie peut être perçue comme la cause de nombreux maux, dont les violences sexuelles par exemple, considérées comme une conséquence directe de la consommation de pornographie par les hommes.

 

Cette perspective radicale prenant de l’ampleur dans les média mais également dans l’opinion publique, une partie des féministes tenta d’en prendre le contre-pied, en remettant en cause le bien-fondé même d’une loi régulant la pornographie, tout en évoquant les risques possibles sur le droit à la liberté de disposer de son corps. Cependant, cette division au sein de la mouvance féministe contribua selon Ronja à la dispersion de leurs voix. Leurs arguments s’en trouvèrent de moins en moins relayés par la presse et de moins en moins entendus par l’opinion publique, ce qui contribua à renforcer encore un peu plus la position majoritaire des groupes radicaux.

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La criminalisation des femmes n’était cependant pas le seul discours produit par les extrémistes pour justifier le bien-fondé d’une loi anti-pornographie : leur rhétorique, analyse Ronja, était également basée sur une logique nationaliste et un sentiment anti-occidental s’inscrivant dans un contexte plus global. La presse indonésienne de l’époque présentait dans son ensemble une vision du monde scindée en deux, entre d’un côté un Occident menant des guerres anti-islam, et de l’autre le monde musulman.

 

Or, depuis son Indépendance, l’Indonésie n’a cessé d’osciller entre l’Occident et le reste du monde. Pays communiste pendant la guerre froide, dans le camp occidental sous Suharto, l’Indonésie, dans  le nouvel ordre mondial qui se dessine semble sommée de choisir son camp. Pour Ronja, les groupes radicaux nationalistes, jouent clairement sur ce sentiment d’appartenance au monde musulman pour nourrir un sentiment de haine et de rejet vis-à-vis de l’Occident. Dans cette perspective, l’Occident est ainsi perçu comme une menace, et la pornographie son cheval de Troie.

 

La protection de l’identité nationale et de la population indonésienne passe donc par une interdiction stricte de la pornographie. Pour Ronja, cette vision a tout du fantasme, dans la mesure où il existe depuis longtemps en Indonésie une mafia du sexe bien organisée, une demande élevée pour la prostitution, et une véritable industrie de films pornographiques.

 

Ce qui ressort en filigrane dans l’analyse de Ronja, c’est également le rôle central des médias, qui n’ont pas selon elle une simple fonction « descriptive », mais bien plutôt « constitutive ». Selon cette perspective, les médias ne se contentent pas de décrire les évènements mais contribuent également à les provoquer, selon la manière dont les sujets sont traités. La chercheuse ne considère donc jamais un article de journal comme « le reflet d’une réalité », mais plutôt comme étant inévitablement porteur d’une certaine vision de la réalité, selon l’angle d’attaque choisi.

 

Ainsi, au cœur de la polémique sur la régulation de la pornographie, la présentation par la presse indonésienne d’un monde scindé en deux (monde musulman versus Occident) n’était pas sans conséquence puisqu’elle invitait indirectement les différents acteurs de la société à se positionner en choisissant son camp, et apportait ainsi de l’eau au moulin des groupes les plus extrémistes.

 

De la même manière, Ronja souligne l’opposition erronée établie par les médias entre les groupes féministes d’un côté et les groupes musulmans de l’autre. Selon la doctorante, cela relève d’une erreur d’analyse dans la mesure où de nombreuses féministes sont également musulmanes, et certaines d’entre elles argumentaient au moment du débat contre les lois anti-pornographie, au nom-même de l’Islam. Ainsi, pour la chercheuse, la ligne de fracture ne passait pas entre les musulmans et les autres : elle divisait la communauté musulmane en son sein, et relevait d’avantage d’une scission politique entre la gauche et la droite.

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Il apparait donc très clairement, en poursuivant jusqu’au bout la logique, que dans ce débat, les média n’ont pas eu besoin de se prononcer en faveur de l’un ou de l’autre des camps pour influencer l’opinion publique. Le simple fait de mettre en opposition de façon un peu trop simplificatrice les différents acteurs du débat ont suffi, dans ce contexte, à contribuer à « un processus de transformation dans lequel de larges groupes de la société indonésienne sont de plss en plus demandeurs d’interprétations orthodoxes de l’Islam », ce qui se révèle être « l’un des plus récent phénomènes observé en Indonésie » et le sujet de nombreuses études et recherches de la part des spécialistes.

 

 

Plus d’infos sur Ronja Eberle :

Ronja Eberle est titulaire d’un master en « South East Asia Studies » et « Gender Studies ». Elle est actuellement doctorante du programme « Gender as a category of knowledge », récompensé par la fondation pour la recherche allemande (DFG), à l’université Humboldt de Berlin. Son projet de doctorat est intitulé : « Constructs of National Identity in the Media Controversies on Indonesia’s Pornography Law ». Ses recherches actuelles, à la croisée des recherches sur l’Asie du Sud-Est et des études sur le Genre et les rapports entre les sexes, concernent notamment l’analyse et la théorie de la rhétorique, ainsi que l’interdépendance entre la théorie et la recherche.

 

Article rédigé par Lisa C.




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