Polémique autour de l’Art Jog: Boycott or not Boycott?

Oeuvre futuriste composée de bouts de machines, qui emmène le public vers une autre dimension © www.thejakartapost.com

Oeuvre futuriste composée de bouts de machines, qui emmène le public vers une autre dimension  © www.thejakartapost.com

 

Du 27 mai au 27 juin 2016 s’est tenue au Jogja National Museum la désormais traditionnelle Jogja Art Fair, sans doute l’évènement culturel majeur de l’année en Indonésie. Pour la neuvième année consécutive, des dizaines d’artistes Indonésiens et étrangers (74 au total) ont présenté leurs œuvres aux collectionneurs et au grand public, attirant cette année en moyenne 1.000 visiteurs par jour.

 

La banque Mandiri, partenaire de l’organisation, a vu son nom accolé au titre de l’évènement, devenu pour l’occasion la Mandiri Jogja Art Fair. Ironie du sort1, cette année la dépendance financière de la foire vis-à-vis de ces sponsors privés a fait l’objet d’une polémique sans précédent dans le secteur de la culture indonésienne.

 

Le directeur d’Art Jog, Heri Pemad a en effet été critiqué pour avoir accepté le soutien financier de la compagnie américaine Freeport pour un montant de 100 millions de roupies.

 

Ce géant américain de l’industrie minière exploite la mine de cuivre et d’or de Grasberg dans la province de Papua (Nouvelle-Guinée occidentale), “qui contient, estime-t-on, les troisièmes plus importantes réserves de cuivre et les deuxièmes plus importantes réserves d’or au monde”. Cette situation, qui fait de Freeport “le premier contribuable [de l’Indonésie], alimente la controverse papoue. Freeport est en effet accusée de violation des droits de l’homme et de l’environnement. La compagnie est accusée de dégrader l’environnement en rejetant des déchets dans les rivières. Le partage des richesses tirées de l’exploitation est également controversée: La population locale estime ne pas recevoir de compensation pour l’exploitation et la dépossession de leur terre. Eric Samudra, chercheur à Jakarta dans le domaine de la gouvernance, souligne le déséquilibre entre l’importance des revenus gouvernementaux tirés de la mine, et l’utilisation qui en est faite, qui ne sert pas la population locale. Enfin, les militants de la cause papoue dénoncent la gestion de la sécurité du site de la mine qui fait l’objet d’un accord entre la compagnie et l’armée et la police indonésienne, afin que l’exploitation du site puisse se faire sans incidents.

 

Manifestation anti-Freeport - © www.warningmagz.com

Manifestation anti-Freeport – © www.warningmagz.com

 

Les critiques sont venues d’organisations diverses, parmi lesquelles la communauté de street-art Anti-Tank, l’association LESBUMI (Lembaga Seni Budaya Muslimin Indonesia), association culturelle et artistique dépendant de Nahdlatul Ulama (la plus grande organisation musulmane d’Indonésie, comptant environ 30 millions de membres), ou encore le FNKSDA (Front Nahdliyin untuk Kedaulatan Sumber Daya Alam), Front Nahdliyin pour la souveraineté des ressources naturelles. Dans le même temps, sur les réseaux sociaux, les appels au boycott de l’Art Jog se multipliaient.

 

Le 13 juin 2016, Heri Pemad n’a eu d’autre choix pour apaiser la polémique naissante que de présenter ses excuses aux artistes partenaires de la foire, en reconnaissant que ceux-ci n’avaient pas été avertis au préalable du soutien de Freeport.

 

L’intervention n’a toutefois pas suffi à apaiser les tensions, et quelques jours plus tard, l’Aliansi Boicot Art Jog (Alliance pour le boycott de l’Art Jog, composée d’une trentaine d’artistes), s’est rassemblée pour une marche collective du sud de la rue Malioboro jusqu’au lieu de l’exposition, en exigeant le remboursement de l’aide financière accordée par Freeport.

 

Cependant, selon Heri Pemad, le remboursement de la somme au vu des termes du contrat signé avec Freeport constituait une alternative impossible, car le comité d’organisation aurait risqué une mise en procès.

 

Agung Kurniawan, artiste, co-fondateur de la structure culturelle alternative Kedai Kebun Forum et de l’IVAA (Indonesian Visual Art Archive), tout en critiquant la participation de Freeport, a été l’un des rares artistes à dénoncer le boycott. Préférant une alternative plus constructive, Agung Kurniawan s’est engagé à apporter un soutien de départ d’un montant de deux millions de roupies, et a invité via son compte Facebook les contestataires à faire de même. L’intention était de “chercher une solution aux problèmes de financement récurrents auxquels doivent faire face les structures culturelles en Indonésie.”

 

Agung Kurniawan - © www.jogjanews.com

Agung Kurniawan – © www.jogjanews.com

 

Il apparait nécessaire de contextualiser la polémique. En Indonésie, la politique gouvernementale à l’égard de la culture est bien différente de l’exception culturelle française, et les politiques de soutien à la création sont inexistantes. Agung Kurniawan et Enin Supriyanto, commissaire à Jakarta, interviewés en 2010, regrettaient l’absence de politique fiscale initiative, qui pourrait se traduire dans les faits par une déduction fiscale lors de l’achat d’une œuvre d’art ou lors d’un don à un organisme à intérêt culturel.

 

Au contraire de la France, où l’investissement volontaire de l’Etat a conduit à la constitution d’un patrimoine riche et accessible au plus grand nombre, le ministère de la culture indonésien (ne formant qu’un avec le ministère du tourisme), n’a jamais élaboré de programme pour constituer une collection nationale. A titre d’exemple, Grace Samboh, commissaire d’exposition, explique la situation paradoxale de la Nasional Galeri, propriété de l’Etat. Celle-ci n’ayant pas de vision culturelle à proprement parler, ce sont souvent les galeries à vision plus commerciale qui louent ses locaux, pour un montant de plusieurs millions de roupies par jour. Beaucoup d’œuvres sont achetées soit par des propriétaires privés soit par des musées étrangers (notamment à Singapour2) et restent donc inaccessibles au public indonésien.

 

Ce vide gouvernemental dans le secteur de la culture en Indonésie a donc un double impact: le premier est la domination des mécanismes du marché, et le second, le rôle fondamental des structures culturelles alternatives, qui tendent à contrebalancer le poids des institutions commerciales.

 

Weisbrod, en 1975, développe une intéressante théorie pour justifier l’apparition d’organisations à but non-lucratif dans un secteur. Selon lui, ces organismes fournissent un bien ou un service public à des particuliers, lorsque l’Etat faillit à sa mission. En Indonésie, et notamment à Yogyakarta, des structures comme la galerie Cemeti et Kedai Kebun Forum, créées sous la dictature de Soeharto, ou IVAA (Indonesian Visual Art Archive), créée en 1997, ont aujourd’hui une place incontournable dans le secteur culturel en Indonésie. Ces structures sont pourtant toutes le résultat d’initiatives personnelles et ont été fondées par des artistes afin de pallier le vide laissé par le gouvernement.

 

Kedai Kebun par exemple (dont Agung Kurniawan est le co-fondateur avec son épouse Yustina W. Neni) se donne pour missions de soutenir les jeunes artistes innovants, de présenter au public des expositions et des performances originales, et d’assurer un climat artistique constructif et dynamique.

 

L’on comprend mieux à présent la position d’Agung Kurniawan dans la polémique de l’Art Jog : la pierre n’est pas à jeter au comité Art Jog, qui ne peut se passer de financement pour organiser un évènement d’une telle ampleur, mais au gouvernement qui manque de soutenir les initiatives artistiques.

 

Fidèle à sa philosophie, Agung Kurniawan a préféré une alternative constructive au boycott, qu’il assimile à un “suicide de la création”, pour sauver à tout prix ce qu’il considère comme une priorité absolue: la vitalité et le dynamisme du secteur culturel indonésien.

 

Lisa C

 

1 Mandiri signifie “indépendant” en Bahasa Indonesia

2 Le Singapore Art Museum possède ainsi une formidable collection d’art indonésien, de 1974 à nos jours.

 

Tickets pour l'ArtJog - © www.ajengmas.com

Tickets pour l’ArtJog – © www.ajengmas.com




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