Femmes au marché de Muncar, à Java, photo © Yavuz Sariyildiz via Shutterstock

A cœur ouvert… 7 femmes témoignent sur la condition féminine en Indonésie – Partie II

Deuxième partie de cet article

Femmes au marché de Muncar, à Java, photo © Yavuz Sariyildiz via Shutterstock

Femmes au marché de Muncar, à Java, photo © Yavuz Sariyildiz via Shutterstock

Est-ce-que la religion favorise l’égalité hommes-femmes ?

Miss_O (31 ans, professeur d’école maternelle, chanteuse de rock, mariée, sans enfant, musulmane) : Dans ma religion, il y a plusieurs versets et hadith [un hadith est la narration d’un évènement de la vie du prophète] qui affirment et soutiennent l’idée de l’égalité entre hommes et femmes ; mais parce qu’il y a des erreurs de compréhension du Coran ou des hadiths, les femmes qui devraient être traitées en égales se retrouvent au service des hommes, et sous leur domination.

 

Yamsin (20 ans, étudiante, célibataire, musulmane) : Moi je suis musulmane, donc je vais parler pour l’Islam. Dans l’Islam, beaucoup disent que la femme doit être glorifiée. Mais dans la pratique, selon moi, ce n’est pas du tout le cas. On oblige les femmes à cacher leur « aurat » [l’aurat est l’ensemble des parties du corps de femmes qui ne peuvent pas être vus par les hommes extérieurs à la famille], et on dit que c’est parce que les femmes ont une grande valeur. Mais peut-être que notre époque n’est plus la même que celle à laquelle vivait le prophète et que maintenant beaucoup utilisent cela comme une façon d’opprimer les femmes. Par exemple, quand les femmes n’ont pas le droit de sortir sans leurs mari, peut-être que la justification c’est de dire : « C’est parce que les femmes ont une grande valeur », mais pour moi c’est justement le contraire, c’est justement cela qui limite la liberté des femmes. Peut-être qu’à l’époque du prophète, il y avait beaucoup de violences faites aux femmes, dans la rue et autre, mais maintenant il n’y a plus tous ces risques.

 

Aydan (20 ans, étudiante, célibataire, musulmane) : Je suis musulmane. Pour répondre à la question, ce que je sais et ce que j’ai appris jusqu’ici c’est que la religion protège les femmes. Il y a beaucoup de versets qui disent que la femme est de très grande valeur, mais ils ne parlent pas des détails « techniques », comme ce que les femmes doivent faire et ce qu’elles ne peuvent pas faire. […] Mais cela rentre en opposition avec la pratique au quotidien, qui est différente de ce que voudrait la religion. […] Quand on dit qu’on ne peut pas laisser sortir une femme de la maison ce n’est pas la religion. La religion ne rentre pas dans ce genre de détails. Cela revêt plus de la culture, de l’application, et de l’interprétation de chacun.

 

Yamsin : Pour continuer sur l’aurat, d’après moi il y a quelque chose qui n’est pas juste. Pourquoi il n’y a que les femmes qui doivent cacher leur aurat ? Est-ce-que nous les femmes nous n’avons pas de désirs sexuels comme les hommes ? Eux, leur aurat, c’est du ventre aux genoux. Si par exemple je vois un garçon torse nu, est-ce-que ce n’est pas excitant ? Alors pourquoi il n’y a que les femmes qu’on considère comme des pècheresses si elles reluquent un homme qui ne cache pas son aurat, alors même que les hommes ont le droit de s’habiller comme ils le veulent ?

 

BP (20 ans, étudiante, célibataire, musulmane) : Parce que mes amies ont déjà parlé de l’aurat, je vais peut-être parler de quelque chose d’autre […] Car si on parle de l’aurat et de ce que c’est, la discussion est sans fin. Quand j’étais au lycée dans une madrasah, c’est-à-dire un lycée avec beaucoup d’enseignement islamique, on discutait de cela […], mais la discussion ne s’arrête jamais puisque l’on ne peut pas retrouver celui qui a écrit cette loi.
D’après ma vision des choses, dans l’Islam, la femme est mise sur un piédestal car, si l’on prend l’exemple de la famille, la femme est le moteur de la famille, et que sans elle, la famille ne fonctionnerait pas comme il le faudrait. La première éducation est celle de la famille souvent donnée par la mère. Si l’on est d’accord avec ça, on ne peut que reconnaître le rôle formidable des femmes sur les  vies et les destins […]. La femme a beaucoup de responsabilités dans la famille car elle peut transformer tout ce que lui donne l’homme en quelque chose avec une valeur ajoutée. J’ai déjà lu ça, par exemple, quand l’homme donne du sperme, la femme peut donner un enfant, quand l’homme donne de l’argent pour acheter de la nourriture, la femme peut la cuisiner pour que cela devienne un succulent met, quand l’homme donne une maison, la femme peut en faire un foyer uni, une maison qui vit, par exemple.

 

Santi (42 ans, manager d’hotel, mariée, deux enfants, chrétienne) : Dans ma famille et en particulier dans ma famille proche, pour mes parents, moi et mes frères sommes tous égaux. Il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes dans ma famille.

 

 

En France, il y a des cours d’éducation sexuelle et cours sur les MST obligatoires pour les garçons et les filles au collège. Qu’est-ce-que vous en pensez ?

Aydan : Je pense que c’est quelque chose de très important et à la fois tout à fait normal à enseigner, autant aux filles qu’aux garçons. D’après ma propre expérience, c’était dans mon programme de primaire. Mais c’était enseigné à demi-mot. C’était une simple explication des organes reproductifs masculins et féminins, mais il y avait beaucoup de choses taboues qui n’étaient pas expliquées. Je pense que cela doit être amélioré en Indonésie, pour que par exemple, les jeunes connaissent les dangers des relations sexuelles non protégées ou en dehors du mariage. On doit en parler de manière transparente. Il vaut mieux que les jeunes apprennent ce genre de choses par l’école, avec des informations valides et organisées, plutôt que par internet. […] Aujourd’hui, les jeunes obtiennent des informations sur des sujets comme la contraception non pas par l’école, mais le plus souvent à partir de sources non vérifiées comme sur le web.

 

Kafka (20 ans, étudiante, célibataire, sans religion, famille musulmane) : […] Je suis d’accord sur le fait qu’en Indonésie, ce genre d’éducation est transmis à demi-mot. Par exemple, on nous dit que le sperme arrive dans les trompes de Fallope, etc… Mais on ne sait d’où arrive le sperme tout à coup! On ne nous dit pas que le pénis rentre dans le vagin. C’est très tabou alors que ça ne devrait pas être caché. Mais cela ne concerne pas que les relations sexuelles, mais également de quelle façon prendre soin de cette partie du corps. C’est une partie de notre propre corps, mais on ne sait pas comment le soigner s’il arrive quelque chose d’anormal. On se retrouve perdue et on ne sait pas à qui en parler, car on n’en a jamais parlé auparavant. J’essaie de mon côté de ne pas garder tabou ce genre de choses en essayant d’en parler avec mon petit frère de 13 ans. Il est déjà rentré dans la puberté et j’essaie de l’encourager à parler de tout ça. Je lui ai même déjà demandé : « T’as déjà regardé un film porno ou pas? » Il était un peu gêné, c’était plutôt drôle. « Mais si tu veux parler de films comme ça, fais-le plutôt avec moi, pas avec tes copains, ils n’y connaissent rien. »

 

BP : Je souhaiterais parler de ce que j’ai pu voir dans mon entourage. Dans celui-ci, il y a beaucoup de mes copines d’école primaire qui ont des enfants qui ont déjà l’âge de rentrer à l’école maternelle [NB : BP est étudiante]. Beaucoup d’entre elles se sont mariées avant dix-sept ans à la suite d’une grossesse non prévue. Leurs familles sont fières quand les filles sont déjà mariées, ont déjà une famille, et peut-être même que leur mari a beaucoup d’argent. Je crois que c’est arrivé à presque toutes mes copines de primaire et que l’une des raisons, c’était qu’elles n’avaient pas de connaissances sur toutes ces choses. Peut-être qu’elles avaient regardé sur internet, peut-être qu’elles avaient demandé à quelqu’un qui leur avait dit « Ça m’est déjà arrivé », etc., mais toutes ces informations étaient erronées.

 

Santi : Pour moi c’est une excellente idée. Plutôt que de se cacher. Et puis à quinze ans, quand les filles se rendent compte qu’elles sont enceintes, si elles ne tuent pas l’enfant, elle le gardent mais qu’est-ce-qu’elles peuvent faire ? A cet âge elles ne sont pas assez mures, et ce sont les grands-parents qui vont l’élever. Ici, ce genre de sujet est vraiment tabou. Si les adolescent(e)s ont des questions, ils ont honte de les poser, car ils ont peur des réactions négatives de leur entourage qui pourrait leur dire : « Tu es encore petit(e), pourquoi tu demandes ça ? » Mais je pense que de plus en plus de jeunes mères commencent à parler avec leurs enfants de ces problèmes. J’ai l’impression que c’est plus ouvert qu’avant. Mais c’est vrai qu’il y a 20 ans en arrière c’était très traditionnel.

 

Dewi (38 ans, femme de ménage, mariée, deux enfants, musulmane) : Je vais prendre l’exemple de ma petite nièce. Elle est enceinte de sept mois. C’est une grossesse non prévue. Elle avait un petit copain, mais c’est tout, ils n’étaient pas mariés. Je lui ai demandé : « Mais pourquoi tu n’as pas utilisé de contraception? » Et elle m’a répondu : « Je ne savais pas. »

 

Jeunes indonésiennes prenant la pose, photo © DemberDah via Shutterstock

Jeunes indonésiennes prenant la pose, photo © DemberDah via Shutterstock

Et vous, où avez-vous obtenu ces informations sur la contraception ?

Dewi : Quand on se marie, on nous donne un livre dans lequel il y a plein d’informations, dont des informations sur la contraception. Et puis quand on a notre premier enfant, en général, le médecin demande : « est-ce-que vous voulez prendre un moyen de contraception maintenant, sinon vous pourriez être enceinte rapidement. » Mais maintenant on en parle avec nos copines aussi, c’est moins tabou qu’avant.

Qu’est-ce-que vous aimeriez voir évoluer en Indonésie sur la condition des femmes ? (05”08)

Yamsin : Peut-être que le cas le plus récent ce sont les nouvelles lois  qui portent préjudice notamment aux victimes de viol, et aux gens qui n’ont pas de religion officielle, même s’ils ont une croyance, et qui n’ont pas effectué de mariage officiel au KUA [Kantor Urusan Agama, le bureau des affaires religieuses. Ce projet de loi prévoie de criminaliser toute relation sexuelle entre deux personnes non mariées officiellement]. Si ces personnes ont des relations sexuelles cela sera considéré comme berzinah [Zina est un terme de la loi islamique qui réfère à des relations sexuelles en dehors du cadre autorisé par la loi]. C’est tout simplement réglementer la vie sexuelle des gens. Cette loi n’est pas encore officialisée. Pour moi elle porte vraiment préjudice aux femmes, même si les victimes de viol ne sont pas seulement des femmes, mais en grande partie, oui. Car si elle porte plainte sans preuve, cela pourrait être considéré comme berzinah, et elle pourrait aller au pénal. Pour moi [cette loi] est vraiment une erreur et il faudrait l’abandonner.

 

Aydan : D’après moi, la chose la plus importante que je souhaite voir changer en Indonésie, c’est l’éducation, même si j’ai moi-même grandi dans un environnement qui ne limitait pas les femmes dans leur volonté de travailler ou d’étudier, où que ce soit.  Mais en Indonésie, c’est pour moi la principale préoccupation. J’ai beaucoup d’amies qu’on a empêchées de partir étudier trop loin, et qu’on a limité dans leurs choix de métier. Si elles veulent devenir pilote, ou veulent partir travailler loin, ce n’est pas possible parce que ce sont des femmes. Pourtant l’éducation est fondamentale, c’est le droit de chacun d’y avoir accès et je ne supporte pas que ce ne soit pas possible pour la seule raison qu’on est une femme […].

 

Kafka : Je suis d’accord avec Aydan. Peut-être que ce qui reste le plus accessible dans un laps de temps restreint, c’est le problème de l’éducation, car l’éducation est à la base du développement d’une nation ou d’un individu. Si l’on prend le problème de la liberté sexuelle […], cela prendra beaucoup de temps parce que notre société a des racines patriarcales, en particulier à Java par exemple. […] Donc le plus facile à atteindre et ce à quoi l’on doit travailler ensemble, c’est l’égalité en termes d’éducation pour les hommes et les femmes.

 

Santi : Les femmes doivent pouvoir devenir elles-mêmes, être indépendantes financièrement et pour tout le reste aussi. C’est très important parce qu’ici il arrive souvent que l’homme soit très riche, que la femme ne travaille pas, et puis l’homme se trouve une maîtresse et laisse sa femme [et les femmes se retrouvent sans rien]. J’aimerais que cela n’arrive plus, ou au moins que cela soit moins brutal si les femmes ont déjà une source de revenu. Qu’on le veuille ou non, l’argent est important, n’est-ce-pas ? Donc [en cas de coup dur], elles doivent pouvoir continuer à avancer dans la vie. Car j’ai pu voir parmi mes amies, qu’il y en a qui se sont complètement laissé tomber.

 

Fabrication d'objets en bois, Ubud, photo © OlegD via Shutterstock

Fabrication d’objets en bois, Ubud, photo © OlegD via Shutterstock

Est-ce-que vous auriez préféré être un homme ?

Santi : Non, je n’ai jamais pensé ça, parce que je pense que femme ou homme, c’est pareil. Je n’aurais pas voulu être un homme, car je suis satisfaite de ma condition de femme.

 

Dewi : Non, peut-être parce que c’était ma destinée. Je suis née femme, c’est comme ça.  J’en suis reconnaissante et je fais en sorte de profiter de chaque moment de ma condition de mère.

 

BP : Je n’ai jamais pensé être un homme, car même si j’ai été attaquée verbalement quand j’étais petite, par la suite, je me suis demandée : « Est-ce-que je dois devenir quelqu’un d’autre pour être acceptée par les gens ? […] Pourquoi les gens ne m’acceptent pas telle que je suis ? » Je veux rester moi-même telle que j’ai été conçue à ma naissance et devenir une femme, qui peut-être c’est vrai, est physiquement moins attirante que d’autres, mais les femmes sont toutes différentes […] et si nous voulons devenir des femmes vraiment respectées, nous devons affirmer haut et fort ce que nous sommes depuis notre naissance.

 

Kafka : Il m’est déjà arrivé de penser ça quand j’étais au lycée. Mais plus maintenant. Parce que je pense que si j’étais un homme, alors je serais un homme normal, il n’y aurait pas de différences avec les autres hommes. Mais en étant une femme, c’est clair que je suis différente des femmes en général.

 

Aydan : Honnêtement non, je n’ai jamais pensé être un homme parce que j’aime être dans un corps de femme. Et comme il y a eu beaucoup de conflits autour des femmes, sur ce qu’elles devaient faire et ne pas faire, j’ai été comme provoquée, et je veux vraiment montrer qu’être une femme n’est pas négatif du tout […] je veux m’élever contre ça, je veux changer toutes les perspectives et je veux vraiment montrer le pouvoir d’être une femme, et pour toutes ces raisons, je n’aurais pas voulu être un homme.

 

 

Article rédigé par Lisa C. d




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