Portrait des femmes d'une famille locale à Boneoge, Sulawesi, photo © Fabio Lamanna via Shutterstock

A cœur ouvert… 7 femmes témoignent sur la condition féminine en Indonésie – Partie I

Portrait des femmes d'une famille locale à Boneoge, Sulawesi, photo © Fabio Lamanna via Shutterstock

Portrait des femmes d’une famille à Boneoge, Sulawesi, photo © Fabio Lamanna via Shutterstock

 

Chaque 21 avril en Indonésie, Kartini, figure du féminisme indonésien par excellence, est mise à l’honneur. Alors, plutôt que de théoriser sur la condition des femmes dans le quatrième pays le plus peuplé du monde, nous avons préféré laisser la parole à 7 d’entre elles. Musulmanes, chrétiennes ou sans religion, étudiantes, mères au foyer ou entrepreneuses, célibataires ou en couple, mères ou sans enfants, elles se sont livrées avec une sincérité poignante sur des sujets aussi tabous que les obligations de la femme dans le foyer, la contraception ou la liberté sexuelle.

Morceaux choisis…

 

 

Est-ce-qu’il vous est déjà arrivé de penser: « Si j’avais été un homme, ça aurait été plus facile, je n’aurais pas eu ce problème ? »

 

Yamsin (20 ans, étudiante, musulmane) : Il m’est déjà arrivé de penser cela, mais après réflexion, je préfère quand même être une femme. Il m’est arrivé de penser cela dans les situations en rapport avec la liberté sexuelle. Parce que d’après moi, les hommes sont libres d’exprimer leur sexualité, alors que les femmes qui le font, c’est mal, ce n’est pas bien. Quand les hommes sont entre eux, ils parlent souvent du corps des femmes. Mais si nous nous réunissons et parlons du corps des hommes, on est tout de suite catégorisée comme des filles dépravées. Mais s’il m’arrivait de penser que ce serait plus facile d’être un homme, alors ce serait un peu comme si je fuyais la responsabilité que j’ai d’ouvrir les yeux aux gens.

 

Kafka (20 ans, étudiante, sans religion, famille musulmane) : Oui, il m’est déjà arrivé de penser ça. A l’époque, j’étais un peu perdue sur la question de la poursuite de mes études. Mes parents n’ont pas opposé de résistance concernant l’endroit où je voulais étudier, mais d’autres membres de ma famille, comme mes grands-parents, mes oncles, mes tantes pensaient : « Bali c’est très loin (je suis originaire de Jakarta et je m’étais inscrite dans une université balinaise), il vaut mieux trouver une autre université, Bali c’est trop loin pour une fille. » S’il y avait eu d’autres raisons, peut-être que j’aurais pu les accepter, mais le « Oh non, pas pour une fille », je ne comprends pas.

 

BP (20 ans, étudiante, musulmane) : Quand j’étais au lycée, il m’est arrivé presque la même chose que Kafka. Je m’étais inscrite pour obtenir une bourse d’étude en Turquie, j’avais déjà été acceptée, il ne me restait plus qu’à passer un entretien à Jakarta. Mais mes parents, parce que j’étais une fille et la plus jeune, me disaient : « Pourquoi faut-il que tu ailles là-bas pour chercher une bourse ? Ici il y en a aussi. Tu es jeune et tu n’es jamais allée à l’étranger. » Et puis deux de mes professeurs, qui étaient des hommes, ont poussé mon père à dire non quand j’ai parlé de cette bourse. L’un deux, mon conseiller d’orientation, me disait : « Tu devrais y réfléchir, tu es la petite dernière et en plus tu es une fille, en ce moment il y a beaucoup de conflits en Turquie. » En ce qui concerne les attentats, c’était une raison plutôt logique, mais je n’ai pas accepté qu’on me donne comme raison : « Tu es la plus jeune et tu es une fille ». Ma grande sœur, bien qu’elle soit aussi une fille, était la première et a été un peu plus libre de choisir la ville où elle voulait étudier ; mais après avoir fini ses études, elle s’est aussi sentie retenue car mes parents ne voulaient pas qu’elle accepte une offre d’emploi dans des villes trop éloignées.

 

Miss_O (31 ans, professeur d’école maternelle, chanteuse de rock, mariée, sans enfant, musulmane) : Quand j’ai fait mon entrée sur la scène musicale, qui est en grande partie dominée par des hommes, ma présence en tant que femme a souvent été sous-estimée ; on est souvent considérées comme de simples faire-valoir, qui ne connaissent rien à la musique. A cette époque, il m’est arrivé de me dire que si j’avais été un homme, ça aurait été peut-être plus simple pour moi d’intégrer cette scène, et de ne pas être rabaissée. Mais maintenant que cela fait longtemps que je suis sur scène, je ne pense plus comme cela. Je suis heureuse d’être une femme, je connais mon potentiel et je sais exactement quel est mon but sur scène : créer et de partager mes connaissances et mes expériences. Je ne laisse pas de place aux a priori négatifs, car ce n’est pas mon problème à moi, mais leur problème à eux qui sont incapables de faire preuve d’ouverture d’esprit.

 

Jeunes femmes travaillant sur un projet professionnel, photo © Rawpixel.com via Shutterstock

Jeunes femmes travaillant sur un projet professionnel, photo © Rawpixel.com via Shutterstock

 

Est-ce-que vous avez déjà eu l’impression qu’on ne vous prenait pas au sérieux car vous étiez une femme ?

 

Yamsin : Oui, par exemple lorsque je participais à l’organisation de l’accueil des nouveaux étudiants. J’étais dans l’équipe « logistique ». Au moment où on devait porter des choses, ils [les garçons] disaient : « C’est bon, ce n’est pas la peine, t’es une fille. » Alors je leur répondais : « Oui… et alors ? Ok, peut-être que je serai un peu plus lente, mais je peux aussi le faire ! » Et au moment de jeter les poubelles, ils disaient : « Non ce n’est pas la peine, tu vas salir tes vêtements ». J’étais irritée d’entendre ça.

 

Kafka : Pour moi l’exemple le plus commun c’est la conduite. Si par exemple il y a quelqu’un devant nous qui ne conduit pas bien, il y a toujours quelqu’un pour dire « Ah ! C’est sûr que c’est une femme ça ! » Pourquoi on dit ça?  J’ai un autre exemple. Quand j’étais à l’école primaire ou au collège et que les garçons jouaient au basket ou à autre chose, si je venais jouer avec eux, ils se mettaient à jouer de façon moins agressive, alors que j’avais moi-même l’habitude de jouer au basket avec mon grand frère; j’avais envie de leur dire : « Je sais à quoi vous jouez, ce n’est pas la peine de jouer plus doucement, je peux vous suivre ! »  Pareil quand j’ai commencé à faire des arts martiaux. Si je m’entraine avec un homme, il va forcément frapper moins fort. Mais je pense que ce n’est pas utile de faire ça. Si je suis dans la rue et que je tombe sur quelqu’un de très fort, il ne va pas faire attention au fait que je sois une femme ou un homme. Mais je ne peux me préparer à ça si je n’en ai pas eu l’habitude pendant les séances d’entrainement.

 

Santi (42 ans, manager d’hôtel, mariée, deux enfants, chrétienne) : Si par exemple dans un groupe je suis désignée, ou une autre femme est désignée pour diriger, parfois c’est difficile de faire en sorte qu’on nous suive, et on n’est pas pris au sérieux comme si on était un homme. De ce côté c’est un peu difficile d’être une femme.

 

Miss_O : Quand j’étais encore active sur la scène musicale, quoi que je puisse connaitre ou apprendre sur la musique, beaucoup me rabaissaient et considéraient que je ne connaissais rien. Il m’est arrivé plusieurs fois de me retrouver avec des copains qui essayaient sans cesse de m’interroger pour savoir à quel point je m’y connaissais en musique. Et quand j’ai intégré un groupe, il y en avait encore quelques-uns qui pensaient que je n’étais qu’une potiche, et ne voulaient pas reconnaître les capacités que j’avais.

 

 

 

Est-ce-que vous avez déjà été attaquée / vous êtes déjà senties méprisée car vous étiez une femme?

 

Dewi (38 ans, femme de ménage, mariée, deux enfants, musulmane) : Non, jamais.

 

Kafka : Jamais je pense… peut-être parce que les gens ont peur d’avance… C’est vrai qu’il y en a plein qui disent en parlant de moi : « eh preman, eh abang » [preman signifie gangster, abang signifie grand frère en indonésien]. Je ne le prends pas comme un affront parce que je suis une femme. Je vois juste le côté positif.

 

Santi : […] Quand j’étais au collège, j’avais 14 ans peut-être, un garçon m’a dit : « Pourquoi tu fais genre t’es belle ? T’es même pas belle, t’es moche »… Wow mais pourquoi tu es aussi dur ? Tu ne comprends pas que tes mots peuvent me blesser ? Ça c’est que je pensais au fond de moi. Mais comme il était plus grand, il était déjà au lycée ou à la fac, je ne pouvais rien faire. Et un jour, j’étais dans le bus, un homme s’est approché de moi par derrière et m’a embrassé le cou. J’étais paralysée. J’ai voulu me déplacer mais j’ai vu qu’ils étaient plusieurs. Heureusement un homme était là et m’a laissé un passage pour pouvoir sortir du bus.

 

Aydan (20 ans, étudiante, musulmane) : Quand j’étais au lycée, j’ai gagné une compétition d’athlétisme qui était plutôt difficile, avec des épreuves où il fallait passer des obstacles, etc… Depuis cette compétition et aussi parce qu’on me considérait peut-être comme quelqu’un qui avait de la répartie, […] et que  je n’étais pas considérée comme une fille qui peut se laisser embêter, on s’est mis à m’appeler « mas-mas ». [Mas est le mot qui introduit le nom d’un garçon, alors que mbak est le mot qui introduit le nom d’une fille. Mas Thomas, Mbak Sarah] Donc voilà, j’étais une fille forte, qui pouvait se mettre en colère, et on m’appelait “Mas Aydan”. […] Pourquoi est-ce-qu’on m’appelait “mas” ? Est-ce-que le fait d’être forte fait de moi un garçon ?

 

Yamsin : Si on parle d’attaques physiques, jamais je pense. Mais des attaques verbales peut-être… Je ne sais pas si cela s’appelle une attaque verbale ou non. Mais on a déjà dit de moi que j’étais « hypersexe ». Sur quoi on se base pour dire ça ? Est-ce-que c’est parce que j’expose trop ma sexualité comme je le disais tout à l’heure ?

 

Vendeuses de fruits à Ampana, Sulawesi, photo © Fabio Lamanna via Shutterstock

Vendeuses de fruits à Ampana, Sulawesi, photo © Fabio Lamanna via Shutterstock

 

Est-ce-que les femmes ont des obligations que n’ont pas les hommes et que vous trouvez injustes?

 

Yamsin : D’après moi les hommes et les femmes ont tous des obligations qui leurs sont attribuées par les gens de leur entourage. Mais je pense que l’obligation la plus handicapante et la plus lourde pour les femmes (même si je n’ai pas ce problème avec mes parents) est l’obligation de se marier rapidement. Quand on le place sur le ton de la plaisanterie, on dit : « nanti udah tua gak laku » [quand on est vieille, plus personne n’en veut. Le terme « laku » s’utilise pour les choses en forte demande, qui se vendent bien]. Les hommes sont libres de faire carrière ou de continuer leurs études, alors que les femmes, on attend d’elles qu’elles se marient vite. […] Heureusement, je n’ai pas cette pression de la part de mes parents, mais j’ai des amies qu’on oblige à se marier vite et je vois qu’elles-mêmes ont aussi envie de se marier rapidement. Alors je leur dis : « Vous avez fait vos études pour quoi ? Vous avez êtes venues à la fac juste pour trouver un homme ? » Pour moi, si on se marie, ça va forcément compromettre nos études, parce que quand on a un enfant et un mari, on a des obligations familiales. Je ne dis pas que le mariage c’est mal, je dis simplement qu’il n’y a pas besoin de se presser.

 

Kafka : Moi je voudrais surtout parler des tâches ménagères. Personnellement, je ne suis pas quelqu’un qui aime bien faire le ménage. Et quand arrivent les vacances scolaires ou universitaires, mon grand frère et moi on aime bien se lever tard. A mon frère on ne dit rien, mais à moi on me dit : « Alors les filles ça dort, et ça n’aide pas à ranger la maison ? » Parce qu’il n’y a que les filles qui doivent ranger la maison ? Il y aussi mes frères, pourquoi ça doit forcément être moi ? Parce que je suis une fille ? Ça ce n’est pas normal d’après moi.

 

BP : Comme Kafka, ma petite cousine vit avec une de mes tantes qui n’est pas sa mère. Cette tante a quatre enfants, dont une fille mais elle est déjà mariée et n’habite plus à la maison. Donc ma petite cousine est la seule fille de la maison. Tous les jours elle se lève avant la prière de Shubuh [vers 4h30 du matin], Elle doit faire la vaisselle et préparer le petit déjeuner toute seule. […] Quand je vais là-bas, ma tante me dit qu’elle n’est pas très dégourdie. Parce que c’est une fille et qu’elle n’a pas été éduquée comme ça quand elle était plus petite, qu’elle ne sait pas cuisiner, etc…[…] De son côté, ma cousine se confie aussi à moi, et elle, elle me dit qu’elle n’est pas libre de faire ce qu’elle veut. Ma tante a un garçon qui a le même âge que ma cousine, et avec lui elle agit très différemment. Alors que la fille doit se lever avant la prière Shubuh, le garçon, lui, se lève en général vers 6h30, et c’est tout-à-fait normal. Et on ne lui demande pas de s’occuper des tâches ménagères.

 

Dewi : Moi je pense aux enfants. En général quand les hommes travaillent, après ils sont fatigués. Et si l’enfant commence à pleurer ou à être grognon, forcément il [le mari] va dire : « Occupe-t’en, moi je suis fatigué. » Mais la femme est aussi fatiguée parce qu’elle travaille aussi…

 

Santi : Moi je vois plein d’obligations, comme par exemple : « tu es une femme, tu dois t’occuper de ton mari, t’occuper de tes enfants, tu dois travailler, tu dois fais faire ci et ça ». Alors que les hommes c’est : « S’il te plait, je n’ai pas le temps, tu peux passer le balai ? » Mais ce n’est pas mon travail, ça… Peut-être qu’ici il y a beaucoup de femmes à qui on dit : « Tu peux rester à la maison. Ce n’est pas la peine de travailler. » Mais cela déséquilibre la relation. Les femmes deviennent oppressées. J’ai plein d’amies qui sont « modernes », je veux dire que ce ne sont pas des femmes « communes », mais pour les choses traditionnelles comme ça, elles adhèrent.

 

Miss_O : Du point de vue de la société indonésienne, je me rends compte que beaucoup pensent que l’homme se doit d’être un chef de famille qui doit chercher les moyens de subsistance pour sa famille, pendant que la femme a l’obligation de s’occuper du foyer, de s’occuper des enfants, de laver, de nettoyer la maison, et de s’occuper des autres tâches ménagères. Mais de nos jours, les femmes ne s’occupent plus seulement de la maison ; il y en a beaucoup parmi elles qui doivent chercher un travail pour aider à satisfaire les besoins économiques de la famille. Et malheureusement, comme la société considère que s’occuper de la maison est une activité normale pour les femmes, il en résulte que beaucoup d’hommes ne veulent pas aider pour les tâches ménagères ; ils considèrent que s’ils travaillent, ils ont accompli leur obligation. Cette situation n’est pas vraiment juste pour les femmes, car elles doivent travailler pour aider à assurer une suffisance économique, et après cela, elles doivent s’occuper de la maison car c’est le rôle des femmes. Il faudrait qu’il y ait une communication et un accord entre l’homme et la femme autour de ces tâches ménagères pour qu’ils puissent vraiment se considérer comme des partenaires qui peuvent se soutenir mutuellement.

 

 

A suivre ici

 

Article rédigé par Lisa C. 




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *