Quand le français se retrouve en position minoritaire : De la difficulté de transmettre sa langue à ses enfants

Maman avec sa petite fille, photo © Kzenon via Shutterstock

Maman avec sa petite fille, photo © Kzenon via Shutterstock

Dans un monde globalisé, à la mobilité croissante, les familles « mixtes », issues d’un couple dont les partenaires ne partagent pas la même langue maternelle, sont en passe de devenir une banalité, à tout le moins dans les grandes métropoles. Si pour ces couples, la question de la langue n’est souvent pas un problème, bien souvent, l’arrivée du premier enfant vient questionner cet équilibre confiant. Le choix de la langue à parler avec l’enfant peut être source de discorde, tant celle-ci est un élément intimement lié à l’identité de chacun.

 

Abdelilah- Bauer nous confie ainsi que, souvent, l’envie de parler sa langue maternelle resurgit à la naissance du premier enfant, même si cette langue n’est pas la langue de communication du couple.[1] De fait, pour nombre d’entre eux, l’arrivée du premier enfant fait apparaître une nouvelle langue dans la famille, créant une nouvelle configuration linguistique au sein de celle-ci. Les jeunes parents doivent faire des choix qui auront un impact sur les relations qu’ils entretiendront avec leurs enfants, mais également potentiellement sur les interactions au sein du couple.

 

Pour ne rien simplifier, il se trouve que l’éducation plurilingue d’un enfant est un sujet qui ne laisse personne indifférent. Véritable chance pour les uns, risque de surcharge mentale pour les autres, nombreuses sont les personnes extérieures à la famille qui ont leur avis sur la question. Amis, famille, mais également  personnels de crèches, médecins, psychologues et enseignants ne manquent souvent pas de suggérer ce qu’il convient de faire et de ne pas faire.

 

Les familles mixtes ne sont cependant pas les seules à devoir jongler entre plusieurs langues. C’est également le cas des familles dont le couple, partageant la même langue maternelle, réside dans un pays dont la langue majoritaire est différente de la langue parlée en famille.

 

L’Indonésie compte une importante communauté francophone, mais peu d’écoles françaises. Ainsi, pour beaucoup de parents francophone vivant en Indonésie, transmettre leur langue maternelle à leurs enfants s’avère être un chemin semé d’embuches.

 

 

 

De la nécessité d’avoir une attitude positive face au bi/plurilinguisme

Maman s'amusant avec son fils à la piscine, photo © Tropical Studio via Shutterstock

Maman s’amusant avec son fils à la piscine, photo © Tropical Studio via Shutterstock

Comme le souligne Rachel Cohen, le plurilinguisme précoce a longtemps été perçu comme un risque de « surcharge mentale »[2]. De fait, Annick de Houwer confirme qu’ « en dehors du petit cercle de spécialistes qui étudient le langage des jeunes enfants », lorsqu’un enfant ne maîtrise pas parfaitement l’une de ses langues, cela est « attribué au fait que les enfants aient à gérer deux langues »[3]. Il arrive ainsi très souvent que « les instituteurs de maternelle, le personnel médical ou les orthophonistes préconisent souvent d’arrêter de parler la langue minoritaire à la maison »[4]. Parfois, ce sont même les parents qui prennent cette initiative, pensant ainsi faciliter l’acquisition de la langue de l’école. Or, selon Annick de Houwer, le manque de maîtrise d’une langue ne sera pas résolu en diminuant l’input de l’une ou l’autre des langues, bien au contraire, c’est l’augmentation de l’input dans la ou les langues les moins bien parlées qu’il faudrait viser en vue d’un développement harmonieux du plurilinguisme de l’enfant.

 

 

Un parent/ une langue ?

Hélas, une attitude positive et ouverte face au plurilinguisme de la part des parents ne suffit pas à garantir un bilinguisme équilibré[5] chez les enfants. Il est fréquent d’entendre les parents d’enfants plurilingues, les praticiens et les linguistes insister sur la nécessité d’adopter la « méthode Grammont », plus communément connue sous le nom d’« une personne, une langue ». Dans cette configuration, chaque parent ne doit parler à l’enfant que sa langue maternelle, afin que afin que l’enfant ne « mélange pas les langues ».[6]

 

Or, outre la difficulté d’appliquer cette règle à la lettre, force est de constater que cette répartition ne garantit en aucun cas le développement d’un bilinguisme équilibré. Si pendant ses premiers mois, il est en théorie possible que l’enfant entende autant une langue que l’autre, l’entrée à la crèche, au jardin d’enfant ou à l’école dans la langue de l’environnement diminue considérablement le poids et la place de la langue minoritaire. A ce moment-là, la langue de l’environnement devient clairement dominante pour l’enfant. Même pour les parents les plus volontaires, transmettre sa langue minoritaire  (le français par exemple) à ses enfants peut s’avérer être un combat de tous les jours.

 

La méthode « un parent, une langue » n’est clairement pas, a fortiori lorsque les deux parents partagent la langue de l’environnement (l’indonésein), la voie la plus sûre menant à un bilinguisme équilibré[7]. Les résultats des recherches d’Annick de Houwer sont très claires sur ce point : de nombreux enfants issus de couples mixtes suivant cette méthode n’ont pas développé un bilinguisme harmonieux, ont un niveau de maîtrise très différent dans chacune de leurs deux langues, voire ne parlent effectivement qu’une seule des  langues qui leur est adressée[8]. Ces situations, plus courantes qu’on ne pourrait le penser, menacent l’équilibre de la famille puisque le parent porteur de la langue minoritaire peut au mieux être déçu de ne pas partager sa langue maternelle avec son enfant, au pire se sentir rejeté par celui-ci.

 

Le rôle de l’environnement linguistique

Père jouant avec sa petite fille, photo © Sukjai Photo via Shutterstock

Père jouant avec sa petite fille, photo © Sukjai Photo via Shutterstock

Existe-t-il alors une formule idéale qui garantisse le développement d’un bi/plurilinguisme harmonieux chez les enfants ? Difficile à dire. Quoi qu’il en soit, comme l’a magistralement démontré Annick de Houwer il se trouve que, autant chez les spécialistes du langage que chez les parents, le rôle de l’environnement linguistique, et de la fréquence d’input reçu dans chacune des langues sur le développement des compétences langagières du jeune enfant est bien trop souvent minimisé, lorsqu’il n’est pas totalement occulté.

 

De Houwer nous donne un exemple très parlant de cet « aveuglement »[9]: Lauren est une petite fille de père américain et de mère hollandaise. Cependant, son père travaille beaucoup et ne passe que quelques heures tous les week-ends avec sa fille. A trois ans, les seuls mots que Lauren savaient dire en anglais étaient « oui » et « non ». Cela faisait enrager le père, qui ne voulait pas envisager la possibilité que le temps qu’il passait à parler anglais avec sa fille ait quelque chose à voir avec la maîtrise de l’anglais de Lauren. Au lieu de cela, il accusait sa fille de le rejeter.

 

De Houwer dans ses travaux démontre très clairement la relation qui existe entre les caractéristiques de l’environnement linguistique (language input environment) et le développement du langage en contexte bilingue ou plurilingue (“language development in bilingual acquisition”).

 

Selon elle, un certain nombre de caractéristiques de l’environnement linguistique doivent être prises en compte afin de tenter de comprendre le développement du langage dans chacune des langues de l’enfant. Parmi celles-ci, la fréquence (relative et absolue) de l’exposition à chaque langue, et, en cas de bilinguisme familial, les habitudes d’utilisation des langues dans le couple parental, et les stratégies d’interactions mises en place, semblent jouer un rôle particulièrement important dans le développement de chaque langue, et la construction d’un bi/plurilinguisme équilibré.

 

Ainsi, pour deux familles qui vues de l’extérieur peuvent paraître similaires (Par exemple un père français et une mère indonésienne), l’environnement linguistique dans lequel évoluent les enfants peut s’avérer drastiquement différent. Par exemple, le parent francophone peut faire le choix de s’exprimer à ses enfants uniquement en français, ou en alternant les langues, voire même exclusivement dans une langue autre que le français (anglais ou indonésien par exemple), chacune de ces alternatives ayant un impact différent en terme de quantité d’input reçu en français. Si le parent francophone a fait le choix de s’adresser à ses enfants uniquement en français, il faudra également tenir compte du temps qu’il passe par jour ou par semaine avec ces enfants, et surtout, de la « qualité » des interactions avec les enfants.

 

Dans un contexte où le français est une langue minoritaire, il arrive souvent que le parent francophone soit pour les enfants le seul porteur de la langue. Ainsi, tout ce que les enfants n’apprendront pas de ce parent, ils ne l’apprendront pas – tout court. Il y a donc pour le parent francophone en Indonésie qui souhaite transmettre sa langue une vraie responsabilité, si lourde qu’elle peut effrayer vu l’ampleur de la tâche. Tous les spécialistes du bilinguisme insistent ainsi sur l’importance de trouver « des alliés » (amis ou famille francophone, dessins animés, lecture de livres, musiques et chansons françaises par exemple).

 

Mais même un parent qui serait très présent auprès de ses enfants, ne lui parlerait qu’en français, tout en utilisant un vocabulaire riche et diversifié ne sera pas à l’abri d’entendre ses enfants répondre systématiquement en indonésien à une question posée en français. Annick de Houwer insiste sur le fait que « l’une des raisons pour lesquelles un enfant peut ne parler qu’un seul langage alors que deux langues lui sont adressées est le fait qu’il n’ont pas de pression particulière à parler deux langues. »

 

De fait, la communauté francophone installée en Indonésie maîtrise dans sa très grande majorité l’indonésien, et les enfants se savent compris lorsqu’ils utilisent cette langue. Or le risque souligné par Annick de Houwer est que si les parents autorisent indifféremment l’utilisation de l’une ou l’autre des langues, il peut très vite s’en suivre une situation de « diglossie » dans laquelle le parent porteur de la langue minoritaire et l’enfant communiquent en utilisant des langues différentes. A la question de l’enfant “Mama mau ke mana?” le parent répondra : « Maman va faire des courses. » Le problème est que dans un tel cas de figure, la langue choisie par l’enfant pour communiquer est de manière quasi-systématique la langue de l’environnement, dans notre cas l’indonésien, au détriment du français.

 

Quelques études disponibles montrent cependant très clairement qu’à partir du moment où le parent passe d’une stratégie d’interaction bilingue à une stratégie d’interaction monolingue (c’est-à-dire qu’il montre clairement à son enfant que la langue attendue est le français), un enfant bilingue « passif » (qui comprend les deux langues mais n’en parle qu’une) peut en quelques semaines devenir un  enfant bilingue actif (qui comprend et parle les deux langues).[10] Notons cependant avec Annick de Houwer que le plus tôt cette stratégie d’interaction sera adoptée, plus facile sera l’adaptation pour l’enfant. Plus l’enfant est âgé et plus cela pourra s’avérer difficile de l’amener à changer ses habitudes de conversation.

 

Article rédigé par Lisa C.

 

 

Pour plus d’informations, voici nos autres articles consacrés au bilinguisme :

 

 

 

[1] Abdelilah-Bauer, B., 2012, Guide à l’usage des parents d’enfant bilingues, éditions La découverte

[2] Cohen, R., Apprendre le plus jeune possible, entrevue menée par Michèle Garabédian

[3]De Houwer, A., Bilingual first language acquisition, 2009, p.221

[4] De Houwer, Annick, Bilingual first language acquisition, 2009 , p.335

[5] Situation dans laquelle les enfants les enfants bi/plurilingue ont un niveau de maîtrise plus ou moins équivalent dans chacune de leurs langues

[6] Abdelilah-Bauer, B., 2012, Guide à l’usage des parents d’enfant bilingues, éditions La découverte p.79

[7] Les études menées par Annick de Houwer montrent que les enfants ont de plus grandes chances de développer un bilinguisme équilibré si les deux parents parlent uniquement la langue minoritaire, ou si les deux parents parlent à la fois la langue minoritaire et la langue de l’environnement.

[8] De Houwer, A., Bilingual First Language Acquisition, 2009, p.112-113

[9] De Houwer, A., Bilingual First Language Acquisition, 2009, p.222

[10] Annick de Houwer, Harmonious Bilingual development : Young families’well being in language contact situations, 2013




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