Maman et son enfant, Bali, photo © by Tropical Studio via Shutterstock

Bilinguisme en Indonésie, partie I

Enfants francophones en Indonésie : Les facteurs psychologiques ont aussi leur importance

 

Maman et son enfant, Bali, photo © by Tropical Studio via Shutterstock

Maman et son enfant, à Bali, photo © by Tropical Studio via Shutterstock

La ville de Yogyakarta en Indonésie comporte une importante communauté francophone.  Conséquence de l’absence d’école française dans la ville, les enfants en âge d’aller à l’école sont scolarisés dans des établissements où la langue d’enseignement est l’indonésien ou l’anglais, et deviennent de fait plurilingues.

 

Rappellons que pour Grosjean, les personnes plurilingues sont « des personnes qui se servent de deux ou plusieurs langues dans la vie de tous les jours. Ceci englobe les personnes qui ont une compétence de l’oral dans une langue, de l’écrit dans une autre, les personnes qui parlent plusieurs langues avec un niveau de compétences différents dans chacune d’elles […]. » Ainsi, le plurilinguisme ne se définit pas comme une juxtaposition de plusieurs monolinguismes, mais bien comme la maîtrise parfois partielle, et asymétrique de différents répertoires linguistiques.

 

De fait, dans la majeure partie des cas, le plurilinguisme n’est pas équilibré. Le plus souvent, une des langues va dominer les autres. Selon Dagenais, « la langue majoritaire a un pouvoir hégémonique sur les langues minoritaires. »[1] Deprez précise au sujet des compétences bilingues des enfants issus de familles bilingues d’origine étrangère que « les enfants dès l’entrée à l’école sont dominants en français ».[2]. L’école contribue à rendre la langue de scolarisation dominante par rapport à la langue de la maison.

 

Dans le cadre de ses études, Elise C., professeur de français langue étrangère à Yogyakarta, et étudiante en master didactique du français langue étrangère à l’université des Antilles- Guyane, s’est intéressée à l’utilisation du français chez les enfants issus de familles francophones habitant à Yogyakarta, et aux facteurs psychologiques susceptibles de freiner les enfants dans leur utilisation de cette langue.

 

Les recherches à ce sujet prouvent en effet qu’il existe, au-delà des facteurs facilement identifiables et mesurables, comme le temps et la fréquence d’exposition à la langue, des facteurs plus subjectifs dépendant de la perception et des représentations qu’ont les enfants de leur langue d’origine et de leur plurilinguisme, qui peuvent freiner la production orale de l’enfant. Comme le remarque Sabatier[3], les réflexions sur les contacts de langue et le plurilinguisme ne doivent pas être réduites à « une approche purement linguistique », mais doit prendre en compte la “dimension psycholinguistique qui renvoie aux aspects cognitifs, acquisitionnels, mais également affectifs ».

 

Elise C. a mené une dizaine d’entretiens auprès de treize personnes : enfants issus de famille dont un des parents au moins est francophone, parents, et professeur de français d’enfant francophone. La grande diversité des profils des familles a facilité la comparaison entre les différentes réponses des personnes interviewées.

 

 

 

La volonté d’intégration et d’assimilation : un frein à la pratique de la langue française?

Sabatier souligne le rôle fondamental que joue la langue dans le processus d’intégration dans un groupe. Dagenais & Moore[4] affirment également que la langue « permet à des individus d’avoir accès à des réseaux sociaux ou d’en être exclus. » Dans le cas particulier des enfants francophones de Yogyakarta, ceux-ci sont issus de familles dont au moins un parent est occidental (français, suisse ou belge).

 

Rappelons ici au lecteur non averti la signification du mot « bule » à Java. Expression probablement réservée aux colonisateurs hollandais à ces débuts, elle englobe à présent toute personne au phénotype plus ou moins occidental (caractérisée notamment par une peau claire et un nez allongé). Si l’expression n’a pas a priori de connotation négative (elle peut même au contraire refléter l’admiration), elle est clairement stigmatisante car le bule est forcément « étranger », souvent « touriste ». Le stéréotype du bule parle anglais et a beaucoup d’argent. Les enfants issus de parents mixtes ou français sont systématiquement considérés comme bule par leurs pairs, et appelés de cette façon par les autres enfants, tout du moins au début de leur scolarisation.

 

A un âge où la volonté d’assimilation au groupe est très forte, on comprend bien que de telles représentations peuvent pousser les enfant à rejeter leur culture d’origine dans une volonté d’intégration. Toutefois, les résultats des entretiens menés auprès des familles de Yogyakarta semble indiquer que la volonté d’intégration très forte chez les plus jeunes n’a pas d’impact négatif sur leur utilisation de la langue française.

 

En effet, pour les familles dont les enfants sont scolarisés en école internationale, où la langue de scolarisation est l’anglais, la pluriculturalité est la norme : Les enfants de l’école viennent de diverses nationalités, beaucoup parlent une langue autre que l’anglais et l’indonésien à la maison. Les enfants francophones ne sont donc pas stigmatisés et n’ont pas de raison de rejeter leur culture par volonté d’assimilation au groupe.

 

Écoliers en uniforme à Bali, photo © by Khairul Effendi via Shutterstock

Écoliers en uniforme à Bali, photo © by Khairul Effendi via Shutterstock

 

Pour les familles dont les enfants sont scolarisés en école publique indonésienne, si tous (parents et enfants) témoignent d’un sentiment de stigmatisation (tout au moins au début de leur scolarité), il est intéressant de noter que pour la totalité des répondants, cette stigmatisation n’a eu aucun impact sur la production orale des enfants en français.

 

D’une manière générale, pour les enfants francophones de Yogyakarta, la situation de bilinguisme soustractif, que Dagenais décrit comme une situation où « la langue d’origine d’un individu est moins valorisée que la langue seconde », ce qui engendre une disparition de la langue minoritaire, n’existe pas. La langue et la culture française sont très valorisés en Indonésie. A la question de l’enseignant de français langue étrangère : « Pourquoi avez-vous choisi le français? », les apprenants répondent souvent que le français est « romantique », « joli », ou que la France est « la capitale de la mode ». De fait, dans plusieurs entretiens, les enfants ou leurs parents témoignent d’une certaine fierté des enfants à parler plusieurs langues, et à savoir parler français.

 

Ainsi, pour les enfants francophones de Yogyakarta, l’intégration par le groupe de pair passe plus par la maîtrise de la langue indonésienne, que par la renonciation à la langue d’origine, qui est réservée à la maison.

 

 

 

A quoi ça sert de parler français quand les parents comprennent l’indonésien?

Lüdi et Pi, qui ont étudié le plurilinguisme des enfants de famille d’origine étrangère dans la région de Neuchâtel en Suisse romande, ont remarqué que le français « prend une position dominante et entame l’ensemble des fonctions qui, pour l’unilingue, relèvent de la langue dite maternelle ». En particulier, les enfants migrants « parlent français avec leurs camarades de même origine, avec leurs frères et sœurs, et même dans une certaine mesure avec leurs parents s’ils se savent compris. »[5] Ainsi, dans ces familles, les enfants n’utilisent pas la langue d’origine pour communiquer avec leurs parents lorsque la communication est possible dans la langue dominante, le français.

 

Il serait ainsi logique que ce même phénomène puisse dans une certaine mesure s’appliquer chez les enfants francophones de Yogyakarta : Lorsque les enfants se savent compris en indonésien, qui est dans ce cas la langue dominante,  ils utilisent cette langue en lieu et place du français.

 

 

« Mon français est pas bon », ou le sentiment de ne pas être un locuteur légitime

Dans son article, « 10 idées reçues sur le bilinguisme et l’enseignement bilingue », le Centre International d’Etudes Pédagogiques souligne que chez les plurilingues, « la maîtrise des deux langues est rarement parfaite et équilibrée ». Coste prolonge cette idée : Il s’agit de « sortir de représentations et de pratiques reposant sur les images mythiques du natif et du « parfait bilingue »[6] ». Or, comme le souligne Dagenais et Moore, en se basant sur les travaux de Heller & Martin-Jones, « l’habileté des apprenants bi-plurilingues à répondre aux exigences linguistiques de différents contextes ne les met pas à l’abri des critiques et ne les empêche pas de sentir qu’ils ont échoué face à des attentes largement monolinguales (même chez des bilingues), pour qu’ils adoptent des pratiques monolinguales ajoutées ou qu’ils démontrent des compétences égales dans toutes les langues de leur répertoire. »

 

Se pourrait-il alors que de la même façon, les exigences élevées de leurs interlocuteurs francophones puissent avoir un effet inhibant sur la production orale des enfants francophones de Yogyakarta ? Et que, pour éviter de se retrouver en position de faiblesse, ceux-ci utilisent une langue qu’il maîtrisent mieux : l’indonésien, et, dans une moindre mesure, l’anglais si elle est la langue de l’école?

 

 

« Le français c’est difficile, l’indonésien c’est plus facile »

Salle de classe à Kudus, Java Central, photo © by E. S. Nugraha via Shutterstock

Salle de classe à Kudus, Java Central, photo © by E. S. Nugraha via Shutterstock

Les deux dernières hypothèses, qui supposaient d’une part que les enfants ne trouvent pas utile de parler français car ils se savent compris dans leur langue dominante (indonésien ou anglais), et d’autre part que certains enfants n’utilisent pas le français par peur du manque de maîtrise se trouvent toutes deux en partie confirmées par les résultats de l’enquête.

 

Beaucoup de parents et d’enfants, à la question : « Pourquoi vous arrive-t-il de répondre en indonésien lorsqu’on vous parle en français » (ou « Pourquoi selon vous arrive-t-il à vos enfants de vous répondre en indonésien lorsque vous leur parlez en français ? »), ont répondu que c’était par facilité. Pour Lucas, 12 ans, c’est « plus facile », pour Danais, 6 ans et demi, le français est « difficile ». Pour Tristan et Théophile, 11 et 13 ans, l’indonésien est « plus simple ». Certains parents partagent également ce point de vue : pour Gabriel, « un enfant qui sait que tu parles indonésien va chercher la facilité, il ne va pas s’efforcer à chaque fois pour répondre [de parler en français] ». Point de vue que partage Christophe : « C’est la facilité de répondre ». Dorothy se rappelle que les premiers mots de son fils étaient en indonésien car « c’est plus facile que le français ».

 

Ainsi, il semble que les enfants francophones s’expriment naturellement en indonésien, et ce davantage parce que l’indonésien leur parait facile et naturel que parce qu’ils ont honte de parler français, ou qu’ils ont peur de ne pas maîtriser le français correctement.

 

D’une manière générale, l’existence de facteurs psychologiques freinant les enfants francophones dans leur utilisation de la langue est donc moins évidente que ne le laissait supposer la littérature sur le sujet. Ceci s’explique sans doute par le fait que dans les recherches sur l’utilisation de la langue d’origine par les enfants, celle-ci est très souvent une langue moins valorisée que la langue dominante, ce qui n’est pas le cas dans le contexte indonésien.

 

Que les parents soient donc rassurés : il est a priori peu probable que leur enfant ne fasse un « blocage » avec le français. Ce qui ne veut pas dire que tout enfant d’un parent francophone s’exprimera spontanément en français. De nombreux parents constatent que malgré leurs efforts, leur enfant choisit systématiquement l’indonésien pour s’exprimer.

 

Les attitudes et la position des parents et de l’école vis-à vis du plurilinguisme de l’enfant seront déterminantes dans le choix de la langue utilisée par celui-ci pour communiquer, et les parents qui souhaitent que leurs enfants s’expriment en français auront tout intérêt à s’intéresser aux facteurs psychologiques favorisant son utilisation. Ceci sera l’objet d’un prochain article sur le plurilinguisme chez les francophones d’Indonésie : Bilinguisme francophone en Indonésie : Les parents et l’école ont un grand rôle à jouer.

 

A suivre…

 

Article rédigé par Lisa C.

 

 

 

[1] Dagenais Diane, « La prise en compte du plurilinguisme d’enfants issus de familles immigrantes en contexte scolaire: une analyse de cas. », In : Revue des sciences de l’éducation, vol. 34, n°2, 2008, p.351-375

[2] Deprez Christine, « Le jeu des langues dans les familles bilingues d’origine étrangère », In : Estudios de Sociolinguistica 1, 2000, p.59-74

[3] Sabatier Cécile, « Plurilinguismes, représentations et identités: des pratiques des locuteurs aux définitions des linguistes », In : Nouvelles perspectives en sciences sociales: revue internationale de systémique complexe et d’études relationnelles, vol.6, n°1, 2010,p.125-161

[4] Dagenais Diane, Moore Danièle, « Représentations ordinaires du plurilinguisme, transmission des langues et apprentissages chez des enfants, en France et au Canada », In : Langages, 38è année, n°154, 2004, Représentations métalinguistiques ordinaires et discours, p.34-46

[5] Moussouri Evangélia, « Pratiques didactiques et représentations: un outil pour la conception d’une formation destinée aux enseignants de langues secondes/d’origine », In: Les Cahiers de l’Acedle, vol.7, n°2, 2010

[6] Coste Daniel, Diversité des plurilinguismes et formes de l’éducation plurilingue et interculturelle”, In : Les cahiers de l’Acedle, vol. 7, n°1, 2010, Notions en questions en didactiques des langues- Les Plurilinguismes




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