Il y a 50 ans, « le plus grand massacre de masse de l’histoire » (5ème et dernière partie)

PKI (Parti Communiste d'Indonésie) Photos

PKI (Parti Communiste d’Indonésie) Photos

 

Il est, encore aujourd’hui, difficile de trouver une description précise du déroulement de la tuerie. Très peu de témoignages ont été diffusés par la presse nationale ou internationale quant au mode opératoire des bourreaux. Ceux qui ont survécu n’ont pas pu témoigner durant les deux décennies qui ont suivi l’horreur par crainte des représailles contre eux et leur famille. C’est essentiellement la génération des descendants de victimes qui, à partir de 1982, tente de briser le silence.

 

Les témoignages sont devenus plus explicites après la chute de Suharto, en 1998. Les descendants des victimes ou des prisonniers politiques ont saisi la Commission indonésienne des droits de l’Homme (Komnas-HAM), auteur d’un rapport qui qualifie ce massacre de « crime contre l’humanité » en 2012. Toutes ces initiatives permettent de recoller aujourd’hui partiellement le film des événements.

 

Lors du tournage de son documentaire, The act of killing (« le droit de tuer »), le cinéaste américain Joshua Oppenheimer a eu beaucoup de difficultés pour obtenir le témoignage des victimes ou des témoins oculaires du massacre. À l’inverse, les anciens bourreaux ont décrit très librement les tortures et les exécutions.

 

On peut désormais admettre comme contestables les faits suivants : le massacre était méthodiquement planifié par l’armée et la CIA. L’armée déposait des soldats disposant de listes de communistes, souvent des milices auxiliaires qui procédaient dans les villes et les villages aux arrestations. Les personnes étaient enfermées dans des bureaux ou des pièces aménagées pour des interrogatoires. Il fallait obtenir des aveux par tous les moyens, dont la torture et les menaces contre les conjoints et les enfants. Les tortionnaires utilisaient toute la gamme des tortures : eau, coups, brûlures et décharges électriques.

 

Si le prisonnier reconnaissait son appartenance au PKI ou à une organisation amie, il devait donner des noms de militants communistes et des sympathisants, et le moyen de les arrêter. Au bout de la torture, aveux ou non, c’était pour la plupart du temps des exécutions. Le mode d’exécution variait selon les régions.

 

Un milicien s’est vanté devant la caméra d’Oppenheimer d’avoir mis au point une technique d’exécution qui avait fait des émules sur Java. Passionné des films de gangsters des années 1950, il avait adapté le mode d’exécution utilisé par la pègre de Chicago. Il plaçait un fil de fer fixé à une tige de bambou autour du coup de sa victime, tirait sur le fil pour l’étrangler. Cette méthode « évitait que le sang gicle » sur le sol ou sur les bourreaux. Les cadavres étaient jetés dans les fleuves. De nombreux témoignages concordent : la rivière Solo était « rouge du sang des communistes ».

 

Les bourreaux recevaient une prime par cadavre, qui variait selon les régions. Ils pouvaient en toute liberté racketter les familles des victimes, et aussi, au passage, des commerçants chinois, dont un grand nombre ont subi le même sort.

 

Beaucoup se sont taillés des fortunes colossales et l’avouent sans gêne devant les caméras du cinéaste, convaincus qu’ils bénéficient toujours d’une impunité totale. Si un prisonnier dénonçait ses camarades assez rapidement, on l’épargnait en l’envoyant dans un camp aménagé dans l’île de Buru, où il devait purger une peine de 10 ans sans procès.

 

On peut aujourd’hui admettre que près d’un million d’autres ont connu les camps de Buru.

 

Pour beaucoup, ce camp n’est que l’antichambre de la mort. Sur le million de prisonniers entassés les camps de Buru, sans soins, à peine nourris, sans contacts avec leurs proches, combien en sont sortis vivants ? Personne n’a pu l’établir à ce jour.

 

Les survivants et leur familles sont considérés officiellement comme des citoyens sans droits, affublés, jusqu’en 2002, sur leur carte d’identité de la mention « ex-prisonnier politique » (« Tapol ») qui les maintient dans un statut de paria.

 

Ce sont aujourd’hui des millions de descendants de « Tapols » qui exigent de disposer des droits de tous les citoyens indonésiens (droit au logement, à l’enseignement public, aux aides sociales).

 

Malgré les déclarations d’intention des présidents qui se sont succédé depuis la chute de Suharto en 1998, la législation anticommuniste est encore en vigueur en Indonésie.

 

La « démocratie » des partisans du régime actuel, dite de la Reformasi, n’est qu’une « démocratie octroyée ». Le retour aux élections libres des débuts de l’époque de Soekarno est une revendication qui rencontre, 50 ans après, l’hostilité des militaires et de ceux qui se sont enrichis durant et après le massacre. Les jeunes qui ont fait tomber Suharto en 1998 sont aujourd’hui les forces vives du peuple indonésien, demandent que la vérité soit dite les massacres du dictateur, instrument de la politique étrangère des États-Unis.

 

Le 50e anniversaire du massacre est pour les jeunes d’aujourd’hui l’occasion de se réapproprier l’histoire de leur pays. Le président Jokowi, élu en 2014, avait évoqué la possibilité de demander pardon officiellement aux descendants des communistes massacrés, voire d’envisager une forme d’indemnisation. Beaucoup espèrent ce geste, mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

 

À Jakarta, le 30 septembre 2015, la police a pénétré dans les universités pour saisir une revue qui évoque le massacre de 1965. C’est dans la jeunesse que le désir de savoir est le plus fort. Le film d’Oppenheimer diffusé à l’occasion de la commémoration du massacre, The look of silence, n’a pas été interdit, des millions d’Indonésiens sont en train de mettre fin à l’omerta.

 

Alain Riquier

 




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